A Zaitsevo, la fracture s’agrandit avec l’Ukraine

L’Humanité, 8 février 2017 (Stéphane Aubouard)

Dans cette bourgade de la ligne de front à cheval sur les zones séparatistes et loyalistes, les combats ont repris depuis le 29 janvier. Le cessez-le-feu est un lointain souvenir. Les habitants oscillent entre résignation, espoir et colère.

 

Le couple subit encore et toujours le poids de cette guerre qui a débuté en 2014 et a déjà fait près de 10 000 morts, dont plusieurs dizaines la dernière semaine. Car depuis le 29 janvier, les combats ont repris d’une manière intensive entre les forces ukrainiennes et la République populaire de Donetsk, dans un contexte où les grandes puissances, Russie, Europe et États-Unis, se jaugent après l’élection de Donald Trump. Kiev et Moscou se renvoient la responsabilité de ce regain de tension. Le cessez-le-feu signé à Noël n’a pas tenu. Quant aux accords de Minsk, signés il y a deux ans, le 12 février 2015, par la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France pour trouver une issue pacifique au conflit, ici plus personne n’y croit. Il y a bien eu des échanges de prisonniers, mais des élections locales n’ont pas été organisées, rendant impossible le contrôle, prévu dans les accords, de la frontière par les autorités de Kiev.

 

« Ici c’est chez nous, nous ne voulons pas partir ! »

Bien qu’inquiets, les deux retraités ont décidé de faire face. « Nous vivons une vie passionnante n’est-ce pas ? » interroge, le regard sarcastique, Viktor, planté sur le perron de sa maison. Une bâtisse qui, comme la majorité de celles qui composent cette rue du village, a été depuis 2015 la cible de tirs venus de la colline. Sur les murs extérieurs de la demeure, des impacts de balles sont visibles. L’intérieur n’a pas été épargné non plus. « Mais où aller ? Ici c’est chez nous, nous ne voulons pas partir ! » explique le vieil homme.

Dans une chambre, Irina montre la trajectoire d’une balle passée par la fenêtre et venue se loger dans une armoire. Une autre encore dans un mur du salon où est accrochée une icône de la Vierge à l’enfant. « Ce sont des snipers qui s’amusent avec nous ! » affirme cette ancienne ouvrière de l’usine de textile de Gorlovka. Devant sa bassine de pommes de terre, la femme d’une soixantaine d’années regarde dans le vide : « Aujourd’hui, ce n’est plus possible de revenir en arrière, il y a eu déjà trop de morts… trop d’injustice. Toute notre vie, nous avons payé des impôts au gouvernement ukrainien, qui non seulement ne nous rend pas nos retraites, mais en plus nous tire dessus ! Comment faire la paix avec ces gens-là ? » s’insurge Irina. Assis devant le poêle à bois dont il remplit la gueule de bûches fraîchement coupées, Viktor renchérit : « Moi, j’espère qu’on aura notre indépendance, ou encore que nous serons rattachés à la Russie ! L’Ukraine c’est fini ! La dernière fois que j’ai perçu ma pension de mineur, c’était au premier trimestre 2016. Depuis, Kiev ne m’a plus rien envoyé ! C’est la DNR qui me donne une petite pension mensuelle de 3 200 roubles (50 euros). »

Après une soupe copieuse, le vieux couple décide de nous amener devant la maison de leur fils, Alexeï, aujourd’hui parti sur le front. Ce lundi, de nouveaux tirs de mortier ont visé la localité, y compris le centre du bourg. Et le risque est grand de balles perdues. « Il y a régulièrement des blessés. Moi-même, l’été dernier, j’ai pris des éclats de balles à la main », explique Irina en montrant l’une de ses paumes.

Viktor, Aliocha et Irina remontent le chemin verglacé menant au village, le silence est aussi glacial que l’air. La température oscille entre moins 15 et moins 20 degrés. Glissant habilement dans les ornières, une voiture militaire passe devant eux. « C’est de l’aide humanitaire envoyée par la République pour approvisionner en pétrole les habitations pour les générateurs », indique Aliocha. Entre deux maisons, lorsque plus aucun mur ne protège la rue et donne à découvert sur la colline, les deux retraités baissent subrepticement la tête et accélèrent le pas. Derrière un portail vert criblé de balles, Irina ouvre la porte d’une maison dont le toit défoncé est recouvert d’une bâche bleu et blanc du Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations unies. « C’est ici que vivait notre fils il y a encore quelques mois », reprend la vieille femme. Depuis le toit, un lourd filet d’eau s’écoule sur le plancher et infiltre tous les murs moisis. À l’intérieur, le mobilier laissé à l’abandon pourrit peu à peu. L’humidité prend à la gorge.

Plus loin sur le chemin, un obus est resté bloqué dans le mur d’une maison. L’impact date d’il y a quelques heures ou jours seulement. L’engin est encore rutilant, contrairement à d’autres douilles, éclats et roquettes rouillées dont on trouve les restes sur le bas-côté. Plus loin encore, une autre bâtisse presque entièrement détruite apparaît. « Çà, c’est ce qui reste de la maison de ma fille, Tatiana », se désole Irina. « Avec ma petite-fille de 3 ans, Rita, et son mari, Valéri, ils habitaient encore ici la semaine dernière. Mais, en trois jours, la maison a été visée deux fois. La première, ils étaient dedans. Heureusement, pas la seconde. »

De plus en plus d’hommes et de femmes s’engagent dans la rébellion

Ce jour-là, Valéri sort d’un repas bien arrosé avec sa femme, Tatiana, ses deux filles et une amie du couple. Cette dernière tente d’adoucir l’atmosphère. « Il faut comprendre ce qui nous arrive… Mon mari a été tué l’an dernier. Il était devenu commandant dans l’armée séparatiste. Car il n’y avait plus de boulot. Je suis infirmière et avec mon seul salaire je dois m’occuper de mes gamins. Il faut comprendre notre colère, Kiev veut nous détruire. Pourquoi ? » Le chômage dans les mines, les industries métallurgiques ou encore dans les grandes usines chimiques provoqué par la destruction des sites industriels de la région pousse aujourd’hui de plus en plus d’hommes et de femmes à s’engager dans la rébellion. « Mon mari, Alexeï et Valeri sont de ceux-là », reprend la jeune femme, finissant un énième paquet de cigarettes et interrompue par la sonnerie rock metal d’un portable. Valéri récupère son téléphone posé sur une fenêtre. Son visage jusqu’alors cramoisi pâlit brusquement. « Je dois y aller, dit-il à mi-voix, ça pète à nouveau à Debaltsevo ». Debaltsevo, un des endroits stratégiques de cette guerre. Il y a deux ans pile, une des batailles les plus violentes s’y était déroulée.

(1) La République populaire autoproclamée de Donetsk avait été fondée en 2014, quand les régions orientales du pays ont refuséla destitution du président Viktor Ianoukovitch après que celui-ci se fut opposé à l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne et eut affronté des manifestations place Maïdan, à Kiev.

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