Les aspirations déçues de la place Maïdan

L’Humanité, 23 février 2017 (Vadim Kamenka)

Impasse parlementaire, crise économique, corruption endémique… Trois ans après la chute du président Viktor Ianoukovitch, le système oligarchique et ultralibéral domine toujours.

 

Trois ans après le mouvement de protestation sur la place centrale de Kiev, que reste-t-il de Maïdan ? « Nous sommes encore une fois trahis. En 2004, lors de la “révolution orange”, ou “premier Maïdan”, nous étions convaincus de pouvoir enfin prétendre profiter du modèle européen. En 2014, c’est le système des oligarques, de Viktor Ianoukovitch, de la corruption que nous avions combattu. Encore une fois, seules les têtes ont changé », s’emporte Svetlana, qui a participé aux rassemblements place de l’Indépendance (Maïdan) à Kiev.

L’immense révolte qui a débuté en octobre 2013 a abouti, quatre mois plus tard, à la fuite surprise de l’ancien président Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014. Le lendemain, la prise du pouvoir par Oleksandr Tourtchynov et Arseni Iatseniouk, les alliés de l’ancienne égérie de 2004, Ioulia Timochenko, est actée. « Encore une fois, ce soulèvement n’a rien réglé, notamment d’un point de vue social. À l’époque, nous avions déjà les plus faibles salaires en Europe et 40 % de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté. Ces chiffres ont empiré et les promesses de dialogue social ont été rapidement abandonnées », constate Olga, qui a participé avec la Confédération des syndicats indépendants d’Ukraine (KVPU) aux nombreux rassemblements et à l’élaboration de revendications sociales.

La promesse d’une amélioration rapide de l’état de l’économie

Dès leur arrivée au pouvoir, les nouvelles autorités ont pourtant promis une amélioration rapide de l’état de l’économie grâce à l’accord d’association avec l’Union européenne, préféré à celui avec la Russie (Union eurasienne). Les réformes imposées en échange sont connues : privatisations, coupes budgétaires, réformes structurelles… À l’époque, de nombreuses études annonçaient que cette zone de libre-échange ouvrirait des perspectives de croissance inédites et un assainissement des milieux d’affaires. Résultat : l’inflation a atteint quasiment 50 % en 2016. La monnaie ukrainienne (grivna), ne pèse plus qu’un tiers de sa valeur d’avant 2014 et le produit intérieur brut est passé de 183 à 90 milliards de dollars (de 173 à 85 milliards d’euros) entre 2013 et 2015, selon la Banque mondiale.

Pourtant, l’Ukraine a obtenu en 2015 une restructuration partielle de sa dette et un prêt de 16,4 milliards d’euros auprès du Fonds monétaire international (FMI). Pour la politologue Elena Tchaltseva : « Maïdan n’a été qu’une simple redistribution des cartes entre les oligarques. Ce gouvernement prône les mêmes valeurs capitalistes que le précédent et n’a jamais eu l’intention de lutter contre la corruption. Si, afin de poursuivre leur enrichissement personnel, les oligarques doivent défendre désormais les intérêts des Européens et non des Russes, cela ne les dérange guère. » Ils se plient ainsi aux exigences du FMI et de l’UE. Les restructurations dans l’industrie comme dans les services détruisent l’appareil productif ukrainien, qui fait face à la concurrence accrue des produits européens. Aucune aide à l’adaptation n’a été envisagée. « Car avec 46 millions d’habitants, l’ancienne République soviétique représente aux yeux des investisseurs et des analystes de Bruxelles un eldorado économique, agricole et énergétique aux portes de l’Union européenne », rappelle Evgueni Tsarkov, du Parti communiste ukrainien.

Les oligarques continuent de s’appuyer sur les mêmes syndicats, élus, juges et médias pour éviter tout changement malgré deux soulèvements en l’espace de dix ans. Même le FMI a échoué à imposer ses réformes comme la lutte contre la corruption. En contrepartie, l’Ukraine n’a reçu qu’une partie de « l’aide », en raison de son incapacité à lutter contre ce mal endémique qui ronge tous les secteurs du pays. « Même notre président, milliardaire à la tête du groupe Rochen, a été pris dans le scandale des Panama Papers. Il n’a pas vendu ses entreprises comme il s’y était engagé et apparaît dans une société offshore dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques », s’insurge Evgueni depuis Odessa, sur les bords de la mer Noire.

Le président et son gouvernement au plus bas dans les sondages

Le président Porochenko et son gouvernement sont dans une impasse politique. Au plus bas dans les sondages, il doit également faire face à une crise dans sa propre coalition puisque le dirigeant du Front populaire, Arseni Iatseniouk, a été écarté de son poste de premier ministre. Le gouvernement s’est maintenu grâce à l’appui au Parlement du parti Renaissance, contrôlé par l’oligarque Igor Kolomoïsky… « Il est clair que, pour rétablir la confiance des citoyens, il faudrait organiser un nouveau scrutin afin de sortir de cette impasse », constate Anatoli Sokoliouk (voir ci-contre). Seulement, les chancelleries occidentales s’y refusent par peur de l’instabilité que cela susciterait.

Elles prônent ouvertement la formation d’un gouvernement technocratique au nom de la lutte contre la corruption. « L’Ukraine a besoin des efforts constants d’une équipe de professionnels qui placent les intérêts du peuple ukrainien au-dessus des leurs pour garantir au pays un avenir stable et prospère », affirmaient neuf ambassadeurs en soutien au ministre de l’Économie démissionnaire Aivaras Abromavicius, en avril 2016. Autre cas qui ne plaide pas en faveur du pouvoir actuel, le président Porochenko, qui s’est récemment rendu en Allemagne où il a rencontré la chancelière Angela Merkel, a dû officiellement interrompre sa visite en raison des événements dans l’est de l’Ukraine. Mais selon certaines sources, ce retour impromptu du chef de l’État ukrainien serait dû en réalité à un accueil très froid des dirigeants allemands du fait du non-respect des accords de Minsk.

Devant l’impasse politique, le gouvernement entend rester populaire en maintenant un discours anti-russe ou qui fait de la Russie l’ennemi principal. La reprise du conflit dans l’est du pays et la plainte déposée en janvier devant la Cour internationale de justice (CIJ), l’instance judiciaire la plus élevée de l’ONU, qui accuse la Russie d’avoir « soutenu le terrorisme » dans le Donbass répond à cette stratégie. « Je doute aujourd’hui que, face aux difficultés sociales, les Ukrainiens se contentent de ces éternels écrans de fumée », conclut Olga.

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