Donetsk : trois ans en guerre

Le Courrier de Russie, 11 juillet 2017, Julia Breen

Donetsk : trois ans en guerre. Journal d’une ville qui ne se rend pas. Le sort du Donbass, cette région rebelle de l’Ukraine, est de nouveau au centre des discussions. L’écrivaine pétersbourgeoise Natalia Kourtchatova s’est rendue à Donetsk, et raconte la vie de cette ville au carrefour entre deux mondes.

 

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Les rues de Donetsk, au Donbass, après un bombardement de l’armée ukrainienne. Crédits : DR

 

Début avril, une inspection des réservistes a été organisée sur le site militaire de Thorez, à Donetsk, qui commémorait une date symbolique : trois ans plus tôt, deux drapeaux ont été levés au lieu d’un au fronton du siège de l’administration régionale – ceux de la république de Donetsk et de la Russie sont venus remplacer celui de l’État ukrainien. Au même moment, la guerre a commencé – officiellement appelée « affrontement dans le Sud-Est ukrainien ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce conflit armé dure depuis trois ans. Y participent et/ou en sont otages plus de six millions d’habitants des territoires sous contrôle des républiques populaires de Donetsk et Lougansk d’une part, et de l’armée ukrainienne de l’autre, ainsi que les militaires et volontaires des deux camps. Les gens qui combattent et meurent dans cette guerre sont, culturellement, quasiment indiscernables des habitants de Vladimir, Kostroma, Novgorod ou Novossibirsk. À quoi ressemble cette vie, du moins du côté des républiques populaires autoproclamées ? C’est ce que je vais tenter de raconter.

« L’obstination à lutter pour sa terre »

Le Donbass, au début du printemps, ressemble à un sujet de l’Évangile peint par un maître du gothique de la Renaissance : la steppe jaune ocre, ondulante et vallonnée, parsemée des taches des chênaies diaphanes et des pins bas et moutonneux, est interrompue par les gigantesques terrils aux formes géométriques plus ou moins correctes et les tours rouillées des puits miniers.

Le long de la route se succèdent les petites villes minières et ouvrières : leurs centres de construction soviétique, avec leurs écoles, leurs magasins et, obligatoirement, leur Maison de la culture ; et leur chair même – les quartiers de maisons individuelles à un ou deux étages, qui n’ont plus rien de rural.

Donetsk, mais aussi la partie de son agglomération que j’ai vue, combine de façon étonnante des éléments d’urbanisme soviétiques, européens et, même, américains. À côté des khrouchtchevka et des monuments célébrant l’unité du Parti et du peuple, disparus même de la Russie continentale, triomphe ici l’ordre privé des pavillons urbains – périurbains, en vérité –, célèbres pour leurs blanches clôtures. De là, peut-être, vient l’obstination du Donbass à lutter pour sa terre – parce qu’il n’y a pas seulement la steppe et les mines, mais aussi cet espace personnel qui s’étend du perron au portillon. Le centre de Donetsk, quant à lui – son cœur –, malgré tout ce qu’il a de mondialisé et même, dans le bon sens du terme, d’européen, conserve un caractère régional fortement marqué. Première et plus nette de ses marques distinctives : cette ville est très disciplinée et honore dignement son passé soviétique, ouvrier et militaire – dans aucune autre ville russe, je n’ai rencontré autant de panneaux commémoratifs aux ouvriers exemplaires, aux ingénieurs, aux scientifiques et aux soldats et officiers, et pas seulement aux héros de la Grande Guerre patriotique mais aussi, par exemple, aux vétérans de l’Afghanistan. Même dans les temps difficiles qu’elle traverse actuellement, Donetsk reste tirée à quatre épingles – quelques minutes avant le couvre-feu, un camion de nettoyage passe dans la rue centrale déserte, clignant de ses phares orange. Sur le quai du fl euve Kalmious, alors qu’un couple se promène sous l’éclairage des lampadaires et que des jeunes un peu ivres, en bande, se dépêchent de rentrer chez eux, les vols militaires s’élancent au loin, sur l’autre rive ; on les entend comme à travers du coton, et il est extrêmement difficile, les premiers temps, de faire coïncider tout cela dans sa tête – le quai illuminé, les gens joyeux et les tirs d’artillerie.

 

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Équipement d’un soldat ukrainien. Crédits : DR

 

Il est toute une série de choses, en fait, difficiles à faire coïncider : le centre-ville à la fois douillet et majestueux, très propre, avec ses cafés hipsters – et le black-out total du système bancaire. On ne peut retirer du cash avec une carte ukrainienne ou russe que par des moyens semi-légaux et avec une commission variable. Quant aux opérateurs de téléphonie mobile, les rapports sont si hostiles entre l’ukrainien Vodafone (MTS local) et le républicain Phoenix que les appels de l’un à l’autre ne passent tout simplement pas. Les denrées alimentaires et les médicaments sont vendus à des prix moscovites ou pétersbourgeois, avec un salaire moyen oscillant entre cinq et sept mille roubles et un taux de chômage en hausse constante. Grâce aux efforts de la mairie pourtant, il faut le dire, le logement communautaire demeure très accessible à Donetsk, et les transports en commun extrêmement bon marché – un trajet en trolleybus, par exemple, coûte trois roubles. Sachant, tout de même, que ces trolleys et ces tramways aux sonneries joyeuses s’arrêtent de fonctionner à environ 22 heures – le couvre-feu commençant à 23. Et les taxis (qui ne coûtent pas cher non plus) affichent tarif double après 21h.

« Les cheminées de l’usine voisinent avec la coupole de l’église »

Donetsk est une très belle ville, même sans l’adrénaline du moment. Elle incarne une harmonieuse synthèse entre province russe impériale et grande ville soviétique ; son architecture, dont les bâtiments n’ont rien d’exceptionnel pris séparément, n’est pas contradictoire dans son ensemble et s’accorde remarquablement avec le paysage vallonné et raviné alentour. C’est une ville propice à la promenade – avec beaucoup de vert et des repères assez marquants. Dans le jardin qui longe la cathédrale de la Transfiguration restaurée, on entend hurler les geais et les pies, et l’on voit jaillir, depuis les parterres, des boutons de roses soigneusement taillés. Face à la cathédrale s’élève la stèle à l’archange Michel offerte à la ville, il y a une quinzaine d’années, par les habitants de Kiev :

Que les forces célestes vous gardent, dit l’inscription en ukrainien. Et visiblement, elles le font. Michel, avec ses ailes et son glaive brillant, est désormais installé sur le blason de la république.

Les églises de Donetsk, c’est un chapitre en soi. Elles sont dans un état admirable, les coupoles scintillent même sur les églises du front. Quand j’ai demandé au combattant qui m’avait conduite à Yassinouvata s’ils n’avaient pas peur de fournir des repères aussi efficaces à l’artillerie ennemie, il s’est contenté de hausser les épaules. On sait que les Ukrainiens, au début de la guerre, bombardaient spécialement les églises – mais peut-être est-ce dû au fatalisme des gens de Donetsk, à leur religiosité particulière, chevaleresque – quelque chose, en tout cas, oblige leurs églises à flamboyer. Là-bas, à Yassinouvata, de l’autre côté d’une colline, j’ai vu les avions ukrainiens tirer sur une position des insurgés – au beau milieu de l’accalmie, pendant laquelle j’avais eu la chance d’arriver. Mais dans la ville, personne n’a bougé une oreille – plus tard, un des locaux, propriétaire d’un colombier, m’a dit, parlant de ses oiseaux : « Regardez comme ils sont tranquilles… Si le tir avait porté, ils se seraient envolés ! »

 

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File d’attente lors d’une distribution d’aide humanitaire dans le stade du Chakhtar Donetsk. Crédits : DR

 

La religiosité du Donbass est d’un genre particulier : la tendance y est plus forte qu’en Russie, mais s’installe à la fois sur un autre plan que l’orthodoxie populaire des campagnes de Petite Russie et d’Ukraine occidentale, où l’on honore toutes les fêtes religieuses à coups de jours fériés.

Le Donbass est religieux dans le sens d’un austère don de soi aux forces supérieures – au fond de la mine, dans la guerre, dans les privations quotidiennes. Fête ou pas fête – il faut travailler. Combien de fois ai-je entendu répéter ici cette maxime : On ne fuit pas son destin. Sorte d’apothéose de cette perception du monde : les abords de la cokerie de Makiivka, où les cheminées de l’usine voisinent avec la coupole de l’église.

Depuis plusieurs endroits de l’agglomération, on aperçoit les énormes terrils – ocre brun, aux formes plus ou moins géométriquement précises, conférant au paysage un caractère un peu extraterrestre.

À l’entrée de certains commerces et bureaux, des panneaux représentent une kalachnikov barrée d’un trait – c’est quand il est interdit d’entrer armé. Depuis le balcon d’un café, je vois, sur la place du marché central, les peupliers blancs et un des gratte-ciel d’Akhmetov. Ici, on peut fumer et boire du vin blanc, et le menu propose de la bouillabaisse. Mais à vrai dire, à part moi, mon menu et le personnel, le lieu est désert – complètement. Au deuxième ou troisième regard, Donetsk fait penser à un lit soigneusement fait, dont l’occupant serait soit en patrouille, soit en voyage – soit ne le déferait plus jamais.

« Un mélange de fierté, de dépit et de honte »

Dans la série des constats difficiles à se ficher dans le crâne : tu es ici dans une ville manifestement familière, quasi natale, on y parle russe et tu partages avec ces gens une même confession, un même background, les mêmes nouveaux immeubles aux vitres miroir, la même atmosphère de province impériale et jusqu’aux mêmes khrouchtchevka – et en même temps, on est en pleine Amérique latine : ce transporteur blindé qui se balade dans la rue, cette patrouille qui t’arrête pour avoir pris des photos dans la gare – et te relâche, en fait, sans un regard pour tes papiers d’identité mais simplement après avoir aperçu ton sac, orné du pavillon de la flotte russe, qui, pour l’occasion, ressemble au drapeau de la Novorossia non advenue.

Et il est impossible de ne pas se rendre compte que ta Troisième Rome natale, après s’être placée en renfort dans le dos de ces gens, qui, soyons honnêtes, ne sont tout de même pas des étrangers, s’est ensuite mise à danser d’un pied sur l’autre. Et eux, comme avant, sont heureux de te recevoir, mais déjà, cette joie devient de la réticence, et il s’installe un sentiment pénible – parce que la différence entre toi et eux, d’un côté, n’est absolument pas claire – une seule langue, les mêmes codes culturels, on peut discuter avec les enfants de la dernière émission de The Voice Russie (les adultes ont tout de même autre chose à faire) – mais qu’elle est aussi, de l’autre côté, d’une évidence criante. Parce que demain ou la semaine prochaine, tu repartiras pour une ville qui n’est pas bombardée, où entrer dans un bar en pleine nuit n’est pas un problème, pas plus, ô miracle, que d’y payer avec une carte bancaire, et que si ta maman a envie d’aller passer des vacances dans tel ou tel autre pays, elle le peut – tout est possible avec son passeport et il n’arrivera rien à sa retraite. Alors que dans le Donbass, les aides sociales ne sont plus versées après quelques mois d’absence – parce qu’on ne sait jamais ce qui peut vous être arrivé.

 

Point de contrôle d’un milicien de la République populaire de Donetsk. Crédits : DR

 

Et tu te mets, toi aussi, à éprouver une impression compliquée, faite d’un mélange des sentiments presque antinomiques de fierté et de dépit, et même de honte : parce que sans notre participation – ou notre non-participation –, jamais cette ville honnête et travailleuse, avec ses habitants, ne se serait transformée en banlieue d’Amérique latine. Et quand les serveurs, au café, s’excusent de ne pas pouvoir prendre ta carte de la Sberbank, qu’ils t’expliquent en rougissant comment te procurer du liquide et passent deux ou trois coups de fil pour toi à ce sujet, tu ne parviens tout simplement pas, au fond, à y croire. Et quand tu débarques ensuite sur la place centrale, où, derrière le square et son présentoir qui proclame : Je suis le cœur de la Russie, se dresse le bâtiment aux célèbres enseigne et logotype verts de la Sberbank, et que tu lis sur la porte : Bureau fermé, tu es là et tu ne parviens réellement plus à comprendre pourquoi les gens d’ici continuent avec ce « Cœur de la Russie ». Et là-haut, depuis son panneau publicitaire, le combattant Guivi te regarde et semble dire : « Si tu décides de ne jamais te rendre, il faut t’attendre, tôt ou tard, à voir les autres le faire. »

« Régiments cosaques des confins »

On a même du mal à se défaire de l’idée que la stratégie intuitive de la Russie à l’égard des régions aspirant, sinon à l’unification avec elle, du moins à l’intégration culturelle et économique, reproduit de facto la pratique centenaire de création de sortes de « régiments cosaques des confins », où les êtres à la forte passionnarité jouent un rôle déterminant et où la légalité est, nécessairement, toute relative. Peut-être que ça fonctionne tant bien que mal dans la campagnarde Transnistrie ou en Ossétie du Sud, mais une ville peuplée de plus d’un million d’habitants ne peut pas vivre longtemps sous un tel régime. De là, malgré tout l’éclat et l’attractivité un peu particulière de l’idée des « républiques populaires », un sentiment croissant de catastrophe latente dans l’existence quotidienne de ces milliers de gens ; un sentiment, d’ailleurs, qui ne s’épuise pas avec les morts et les mutilations dues aux bombes ukrainiennes, car même sans elles, la vie ici est extrêmement difficile pour l’individu ordinaire.

Les choses les plus simples deviennent un problème, des choses qu’en Russie, dans notre régime civilisé et notre aisance relative, nous ne remarquons même pas, nous considérons comme dues.

Depuis mon retour de Donetsk, je ressens chaque matin, au réveil, de l’anxiété, et je mets un moment à comprendre où je me trouve. Par la fenêtre, j’aperçois alors non des peupliers pyramidaux blancs mais le bouleau en face de mon immeuble, la saulaie qui s’étend le long du chemin de fer et les lointains tilleuls du parc aux Lièvres. Avec eux, mon sentiment d’insécurité passe, mais il reste en fond quelque chose, de très difficile à définir. Peut-être la définition la plus précise serait de parler du sentiment qu’il est arrivé quelque chose d’irréparable.

Et je ne parviens pas à m’en débarrasser. Sans doute parce que l’irréparable est effectivement arrivé ; mais que, dans le même temps, il reste toute une série de choses pouvant encore être réparées.

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