Nouvelle éruption de violence à Donetsk

Le Courrier de Russie, 3 février 2017, Julia Breen

Nouvelle éruption de violence à Donetsk : les habitants se serrent les coudes

Voici déjà plusieurs jours, depuis le 26 janvier, que les combats ont repris à l’Est de l’Ukraine, entre les forces armées ukrainiennes d’un côté et les troupes de la république populaire de Donetsk de l’autre. La population civile, prise en otage entre les deux camps, subit des bombardements au quotidien. Une dizaine de victimes à Donetsk et à Avdiivka sont à déplorer. Le journaliste russe Pavel Klimov présent sur place raconte ce qui se passe en ce moment à Donetsk pour le portail les.media, qui réunit des reporters indépendants russophones.

 

Avdiivka Ukraine Donetsk donbass
Une vieille dame regarde par la fenêtre de sa maison détruite à Avdiivka, dans le Donbass, le 2 février 2017. Crédits : AP Photo/Evgeniy Maloletka

 

Donetsk. Un minibus à moitié vide roule, brinquebalant, en direction du centre-ville. « Lena, regarde dans l’armoire et fais un tas des fringues qu’on ne met pas. Je les emporterai quand je reviendrai à la maison. Regarde si tu trouves des trucs pour enfant », dit au téléphone un homme d’âge moyen, baissant un peu la voix.

Partout ailleurs, une telle scène étonnerait peut-être, mais à Donetsk, partager avec ceux qui sont dans le besoin est une chose ordinaire. Les gens savent que personne n’est assuré contre l’obus qui vous prive instantanément de toit sur la tête et de tout ce que vous possédez. Aujourd’hui, vous partagez, demain, s’il le faut, on partagera avec vous.

La température de l’air chute à mesure que la situation chauffe. En seulement quelques jours, la vie des habitants de Donetsk, de « dure », est devenue presque « insoutenable ». Le grondement de l’artillerie, le rugissement des mitraillettes gros calibre ne s’apaisent pas depuis plusieurs jours. Le centre et les environs ont fusionné en une seule grande cible, où l’on ne trouve plus un coin sûr. Avec ça, les habitants de Donetsk s’efforcent de ne pas perdre la tête, en cherchant du réconfort dans la routine du quotidien.

« Les carottes sont cuites »

Selon la version officielle, le degré de tension a bondi au matin du 29 janvier ; pourtant, des « prémisses » de la reprise du conflit étaient observables encore trois jours plus tôt. Au moment où les habitants de Donetsk ont entendu, après les tirs de mortier résonnant du matin au soir et devenus habituels, le « bruissement » – un peu oublié mais si familier – de l’artillerie réactive.

Dès lors, dans la nuit de jeudi à vendredi, on a commencé de supposer que la guerre réelle, malgré les négociations dans la capitale biélorusse et les serments des politiciens sur le respect des « Accords de Minsk », reprendrait très bientôt. Cela pourra sembler étrange à ceux qui sont loin des réalités de Donetsk, mais les armes de poing, les mortiers et les canons courts sont ici chose courante. En revanche, si les systèmes BM-21 Grad « prennent la parole », alors, comme on dit, c’est que les carottes sont cuites.

Les deux jours suivants, pourtant, ont été relativement calmes. Du froid, du soleil et des tirs de mortier sourds sur fond de vie urbaine ordinaire : un week-end hivernal comme un autre à Donetsk. Avec la tombée de la nuit, la situation s’est aggravée – ce qui est aussi, déjà, une tradition –, mais jusqu’à dimanche matin, seuls les habitants de la zone de front y ont prêté attention, annonçant à tout bout de champ que « ça tire avec du lourd ».

Le 29 janvier, à cinq heures du matin environ, la terre s’est mise à trembler sous les coups des canons d’artillerie – les combats avaient repris à Avdiivka. (…)

Parallèlement, on a entendu parler des premières victimes. Ainsi, le 29 janvier, deux habitants d’Avdiivka et un habitant de Donetsk ont été blessés dans les bombardements.

L’artillerie a frappé un hôpital, situé dans la ville de Makeevka, et une école à proximité. Deux morts et un blessé parmi les employés de l’hôpital. Les enseignants ont dû arrêter les cours et cacher les élèves dans la cave de l’école.

Au même moment à peu près, la station d’épuration de Donetsk a été mise hors d’usage. Le maire de la ville, Alexeï Koulemzine, a annoncé que les brigades chargées des réparations des équipements municipaux s’étaient mises au travail sur le champ.

« Je sais combien nous souffrons tous du manque d’eau. Les brigades chargées des réparations de tous les services de la mairie concernés travaillent déjà pour que tout revienne à la normale. Ils travaillent là où c’est l’horreur. Ils travaillent pour notre bien commun. Honneur et gloire à eux ! Il y a de l’espoir !!! Que Dieu nous accorde à tous la patience et la paix !!! », a-t-il écrit sur sa page Facebook.

« Le terrible été 2014 »

« Vous n’avez pas peur de travailler ?», demandé-je à la jeune vendeuse de la station essence, en la voyant tressaillir à chaque explosion, proche ou lointaine.

« Bien sûr que j’ai peur. Mais j’ai encore plus peur de rester chez moi. Si vous allez sur Internet, vous pouvez dire adieu au sommeil et au repos. Et puis, comment vous vous déplacerez, si on ferme la station essence ? Avec votre bon cœur ? », me répond la jeune femme en tapant un café et un paquet de cigarettes sur sa caisse enregistreuse. La discussion l’apaise, visiblement.

Entre temps, le conflit n’a cessé de s’aggraver. Les bombardements ont bloqué sous terre 200 mineurs de la mine Zassyadko. Les opérations de secours ont duré plus de vingt heures. Heureusement, on s’en est tiré sans victimes.

Pendant que les sauveteurs du ministère des situations d’urgence de la république sortaient les ouvriers de la mine, de nouveaux tirs ont emporté encore une vie. Un éclat d’obus a tué une femme. Et pas quelque part au milieu de la rue, non – chez elle, dans son propre lit.

Les informations sur les nouvelles victimes se sont rapidement répandues dans Donetsk. La guerre et ses conséquences sanglantes sont de nouveau au centre des discussions dans les transports en commun, sur les marchés et dans les hôpitaux. La situation rappelle douloureusement le terrible été 2014, quand des gens mouraient tous les jours.

Et comme à l’époque, les habitants de Donetsk se sont de nouveau serré les coudes, afin de résister ensemble à cet élément insensé. En matière d’entraide, les gens d’ici n’ont tout simplement pas d’égaux.

Les uns, vivant dans des arrondissements relativement calmes, proposent de recueillir des familles avec enfants évacuées de la zone de front, les autres fournissent des denrées alimentaires, d’autres encore offrent de transporter des enfants dans leurs véhicules personnels. Dans des situations pareilles, toute aide est bienvenue.

Et on ne compte plus, non plus, les exemples d’authentique héroïsme civil. Dans l’arrondissement Kalinine, à Donetsk, des éclats d’obus sont tombés sur une ambulance de l’aide médicale d’urgence. Quatre personnes ont été blessées, dont des médecins.

« Et voilà cet homme : Vladimir ; il n’a pas donné son nom de famille. Il travaille dans un garage dans la rue Elevatornaïa. Avec les autres employés du garage, sous les bombardements, il a fourni aux blessés de l’ambulance les premiers secours, partage sur le réseau social Anna Dolgareva, journaliste locale. Toute cette guerre est une sorte de mélange entre un cynisme monstrueux et un incroyable sacrifice de soi. Cet homme ne se considère absolument pas comme un héros, il vous dit : oui, bon, j’ai tiré des corps du véhicule accidenté, j’ai fait des pansements – et alors ? Et là, à ce moment de son récit, je n’ai pas pu retenir mes larmes », poursuit-elle.

Evacuation de civils à Donetsk, le 1er février

« La vie continue »

Aujourd’hui, la situation à Donetsk et dans les autres localités de la République populaire demeure tendue. Pour autant, on ne constate aucun signe de panique.

Les gens continuent de vivre leur vie, avec les quelques retouches qu’exige la guerre. Les marchés et les magasins sont ouverts même sous les bombes, les transports en commun, après une courte pause, fonctionnent de nouveau normalement, les services municipaux continuent de fournir aux villes tout le nécessaire, parant efficacement aux dysfonctionnements qui surviennent à tout bout de champ.

Certes, pour des raisons évidentes, il y a moins de gens dans les rues, et les écoles situées sur les zones de front ont suspendu les cours ; mais nous sommes tous habitués depuis longtemps à ce genre de situations. À la mort de nos compatriotes, en revanche, même après deux ans et quelques de guerre, il est impossible de s’habituer. Et le plus douloureux est sans doute d’admettre que la vie, même une vie de front, continue – mais déjà sans ceux que nous avons perdus au cours de ces quelques jours sanglants.

« En 2014, je buvais de la valériane quasiment comme de l’eau, raconte une femme plus très jeune, dans la salle d’attente d’un des hôpitaux de Donetsk, en ne s’adressant à personne en particulier. Dès que j’entendais tirer, je courais à la pharmacie. Maintenant, même le bruit des Grad ne me fait plus peur. Les uns ont acquis un psychisme de fer, les autres l’ont perdu à jamais. Allez comprendre. »

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