Au matin du 19 octobre, alors que les quatre chefs d’État du « format Normandie » s’apprêtaient à discuter, le soir même, de l’avenir de l’Ukraine à Berlin, à Donetsk, quelques milliers d’habitants rendaient un dernier hommage à Arsen Pavlov, alias Motorola, chef du bataillon Sparta, tué dans une explosion dans l’ascenseur de son immeuble. L’homme, originaire de Russie, était le symbole de la lutte contre l’armée ukrainienne au pic de la guerre civile qui continue de déchirer l’Ukraine. Kiev l’accuse de crimes de guerre, Donetsk l’acclame en défenseur et en héros sans faille. Reportage de Les. Media.
Motorola Donetsk
« Les héros ne meurent pas ». Affiche en hommage à Motorola, à Donetsk. Crédits : Mikhaïl Sokolov/TASS

Le début des adieux à Arsen Pavlov était fixé pour neuf heures du matin, au Théâtre d’opéra et de ballet de Donetsk. Mais dès huit heures et demie, le cortège occupe déjà toute la place devant le théâtre et les quatre voies de la rue Artiom, continuant à s’élargir vers l’avenue Gourov.

« Qu’ils filment, qu’ils montrent tout ça ! Que Porochenko voie combien de gens sont rassemblés », dit une femme, en regardant un drone qui tournoie au-dessus des présents.

« Ils diront encore qu’on nous a fait venir sous la menace des armes. Ils ne comprennent rien, répond son voisin, en laissant tomber sa main d’un air las. Peut-être qu’ils arriveront à se mettre d’accord sur quelque chose ce soir à Berlin ? »

Des patrouilles de police et des démineurs avec des chiens longent le cortège, des hommes au regard concentré encerclent le périmètre. Les mesures de sécurité sont sérieuses.

Les gens continuent d’arriver, les rangs se serrent, les espaces libres s’amenuisent ; une femme s’efforce de protéger de son corps un bouquet de quatre œillets, reliés par un ruban noir.

Près de la moitié des présents ont des fleurs dans les bras : des roses achetées dans des kiosques, des œillets, mais aussi énormément de chrysanthèmes et asters d’automne. On dirait que les gens les ont cueillies dans leurs propres jardinets.

« C’est moi qui l’ai photographié, cette année, pendant la parade » : une femme tient un cierge et une photo de Motorola. On le voit en uniforme noir. Le ruban de deuil, au coin de la photo, est fait en scotch isolant noir.

Sur ce cliché, Pavlov n’a pas l’air d’un héros – simplement d’un jeune type ordinaire. La photo rappelle celle que l’on colle dans les albums familiaux et que l’on montre ensuite aux invités. « Je pensais qu’il refuserait de se faire photographier, poursuit la femme. Je me disais qu’il devait en avoir marre, de parler et de poser pour tout le monde. Mais en fait, c’était quelqu’un de tellement simple. »

« C’est vivant qu’on avait besoin de lui »

À mesure que l’on s’approche des portes du théâtre, l’humeur des gens change. Les plus éloignés parlent travail, études, certains ont le nez dans leur smartphone, d’autres cherchent du regard des connaissances pour raccourcir l’attente. Ici, presque personne ne parle du mort, comme si ces milliers de gens si différents les uns des autres n’étaient pas là pour enterrer le commandant légendaire mais étaient simplement réunis pour une raison inconnue, entre vieux amis et connaissances.

À mi-chemin, commencent de petites disputes. Les gens sont tous d’accord sur le fait que « c’est vivant qu’on avait besoin de lui ». « Il aurait fallu renforcer sa sécurité dès la première tentative d’assassinat, explique à son amie une femme aux cheveux blancs. Alors que là, il n’avait qu’un seul garde du corps ! Comment c’est possible ?! »

Des hommes qui ont largement dépassé l’âge de faire leur service militaire se disputent ardemment sur le meilleur moyen de chasser de Donetsk ces « bœufs d’Ukrainiens » comme ils disent. « Il faut mobiliser tout le monde, jusqu’à 60 ans, pour que personne ne reste à la maison quand les autres se battent et que les enfants soient cachés dans les caves. Il faut aller chez eux comme ils sont venus chez nous. Ce n’est pas leur terre », disent-il.

Plus l’on approche du théâtre, plus les conversations s’apaisent. Et l’esprit combatif disparaît totalement. « Il était si jeune. Il laisse deux enfants », chuchote quelqu’un, comme s’il se mettait à la place de Motorola.

« Nadejda Sergueevna, vous pourriez peut-être venir ?, dit au téléphone, à une amie, une vieille femme. Comment ça, pour quoi faire ? Pour prier ensemble pour lui. Je viens de voir un prêtre, il va sûrement y avoir une messe. »

Il n’y a pas eu de messe. Et pas de musique de deuil non plus. Les gens font passer leurs bouquets et le tracteur qui doit emporter la planche sur laquelle repose le cercueil se couvre de fleurs. Entièrement.

 

Une businesswoman, lunettes de soleil sur le nez, qui se tient à proximité commence à renifler ; un peu plus loin, une femme d’âge moyen sèche discrètement ses yeux à l’aide d’un mouchoir. Les gens de Donetsk sont habitués à vivre leur chagrin à l’intérieur, sans larmes démonstratives ni pathos déplacé.

En deux ans, Motorola était devenu pour les citadins un des leurs. On ne le connaissait pas personnellement, mais le perdre est amer. C’est aussi comme ça qu’ils l’enterrent – sobrement, avec respect, en éprouvant la blessure des adieux.

Les portes du théâtre sont ouvertes ; depuis l’intérieur, on entend des pleurs d’enfant. Levée du corps. Quelqu’un crie « Gloire au héros ! », mais le slogan n’est visiblement pas du goût des présents. Tout comme l’affiche fraîchement collée à l’entrée du théâtre, il ressemble trop au salut de ceux que le mort combattait. [« Gloire aux héros ! » était un des slogans phare de Maïdan, ndlr]

Merci !, scande la foule en applaudissant, exactement comme elle applaudissait le commandant de Sparta vivant, lors des parades du Jour de la Victoire.

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