Pathologies de Zakhar Prilepine

Bvoltaire.fr, 14 août 2017 (Thierry Thodinor)

Pathologies, de Zakhar Prilepine

 

Les Éditions des Syrtes rééditent Pathologies, le premier roman de Zakhar Prilepine paru en 2005 et déjà traduit dans une vingtaine de langues.

Zakhar Prilepine (Захар Прилепин) est le chef de file d’une nouvelle génération littéraire russe, les « enragés » nationaux-bolcheviques du « groupe 7.ov » qui n’ont pas digéré la mise à sac de leur pays par l’Occident dans les années 90. Ce roman qui parle de la vie et de la mort est une plongée dans l’intime psychologie d’un jeune soldat des Spetsnaz russes expédié dans le bourbier tchétchène. Le titre fait référence à une forme de maladie mentale qui est, en fait, l’état normal de l’homme jeté dans ce monde pour peu qu’il renonce à l’indifférence.

Pas d’épopée guerrière, ici : l’horreur est contenue dans la fragilité du monde et des choses.

Un registre naturaliste et émotionnel

On retrouve, certes, les ingrédients classiques du récit de guerre (fraternité d’armes, fureur au combat, zone de guerre hallucinatoire) mais nulle trace d’une démarche esthétisante à la Jünger, plutôt un naturalisme froid et déprimant.

La terre – souvent inondée -, la chair – chair vivante de l’être aimé, ou chair meurtrie du combattant – sont les deux éléments omniprésents du livre.

L’alcool n’est jamais loin car la vodka conjure efficacement les effets de la peur.

La guerre n’est plus la mère de toutes choses ; elle met seulement l’homme décent au défi de préserver sa dignité dans un monde dépourvu de sens.

L’amour comme pathologie

En contrepoint de cette camaraderie forgée dans le combat, Prilepine se penche sur l’incommunicabilité entre les hommes et les femmes.

Comme la guerre, l’amour blesse ; il est ici synonyme de jalousie car cette pathologie, certes morbide, est l’antidote à l’indifférence.

Un triptyque de l’abandon

Au jeune orphelin qui se noie dans le prologue répond l’image finale du Spetsnaz blessé, immergé dans la boue tchétchène et abandonné par une hiérarchie cynique et corrompue. La destinée humaine est marquée par une dialectique renouvelée de l’abandon : c’est celui de l’enfant par ses parents, de l’homme par la femme aimée, du soldat par son commandement, du pays par ses dirigeants. Les brûlures de l’amour font, ici, écho aux brûlures de la guerre et l’enfance est un refuge illusoire.

Zakhar Prilepine se bat aujourd’hui aux côtés des insurgés du Donbass ; il met sa peau au bout de ses idées sans céder à la haine pour ses ennemis. Les pathologies qu’il nous faut affronter sont la vie même. Ce témoignage d’un homme debout au milieu des ruines du monde ne peut nous laisser indifférents.

Sources