Quels européens dans le Donbass ?

Les engagements des paradoxes
Lorsque le conflit ukrainien dégénère en guerre asymétrique ouverte dans le Donbass les jeunes Républiques de Donetsk et Lugansk voient venir à elles des volontaires étrangers, appartenant aux pays slaves (Russie, Serbie, etc…) mais aussi aux pays occidentaux (France, Espagne, Irlande, Belgique etc…) et même outre-Atlantique (Colombie, Brésil, USA…).
Ces volontaires sont tous venus individuellement d’horizons sociaux et idéologiques très différents, entraînés par des motivations diverses quasiment aussi nombreuses que leurs effectifs, même si les événements déclenchant leurs engagements sont souvent communs (massacre d’Odessa, bombardement de Lugansk par exemple) et ce dernier s’inscrivant dans une démarche anti-mondialiste et pro-russe globale.
Emmanuel Leroy est un acteur important dans le soutien aux jeunes Républiques du Donbass. Engagé aussi bien sur le front métapolitique qu’humanitaire, il nous livre ici sa vision du conflit du Donbass à travers les nationalistes occidentaux qui s’y sont engagés de chaque côté de la ligne de front, laissant apparaître une fracture idéologique qui selon moi existait depuis bien longtemps…
Emmanuel est un ami et nous échangeons souvent avec autant de plaisir que de passion nos idées autour d’un verre ou d’un skype,aussi je me suis autorisé à répondre à l’issue de son analyse riche et argumentée, laissant apparaître ce que je vois plus comme un point de vue complémentaire qu’une divergence de pensée essentielle.
Le débat est ouvert !
Erwan
Kiev ou Moscou ?

Par Emmanuel Leroy − Août 2017
Analyse sommaire sur les motivations et les engagements des militants identitaires dans le conflit du Donbass. Pour des raisons de commodité et de clarté de l’exposé les tenants de la ligne kiévienne seront appelés ici « occidentalistes » et leurs adversaires de la ligne moscovite seront désignés comme « eurasistes ».
Il est clair pour tout esprit lucide que la guerre opposant dans l’est de l’Ukraine les partisans de Kiev à ceux de Moscou depuis le printemps 2014 a provoqué, sur cette question, une profonde dissension dans le camp des identitaires 1 européens et singulièrement en France. Ainsi on a vu récemment cette ligne de fracture s’exposer dans le N° 70 de la revue Terre et Peuple 2 du néo-païen Pierre Vial ou encore plus récemment lors d’un débat organisé par le Cercle de Flore de l’Action Française et opposant les deux lignes à travers la participation d’un « pro-Russe » Nikola Mirkovic et d’un « pro-Ukrainien » Florian Lemarchand. Le débat ayant d’ailleurs clairement tourné à l’avantage de ce dernier (écouter ici le débat et lire l’analyse critique intéressante faite sur le site Agoravox).
Si l’on poursuit l’examen rapide de la situation dans d’autres pays européens, et sans prétendre à l’exhaustivité, on peut observer en Italie par exemple une ligne de fracture identique opposant la Casa Pound ayant suivi une ligne majoritairement occidentaliste aux partisans de la Ligue du Nord, ayant suivi une option clairement eurasiste.
Dans les milieux « identitaires » allemands (PEGIDA, Alternative für Deutschland…) et en y incluant également une assez large majorité de la CDU/CSU et même certaines factions du Parti Die Linke on peut observer un très net tropisme philo-russe et un assez faible engagement en faveur du camp occidentaliste.
Dans la majorité des pays de l’ex-pacte de Varsovie en revanche (Pologne, pays Baltes, République tchèque, Roumanie…) et pour des raisons historiques essentiellement, la majorité des populations, et pas seulement des mouvements identitaires locaux, a pris fait et cause depuis l’éclatement de l’Union soviétique pour le camp occidental. Ce phénomène étant particulièrement marqué dans les pays baltes, et singulièrement en Lituanie, et bien évidemment en Pologne. En revanche, un pays comme la Hongrie, malgré le souvenir de l’insurrection de Budapest en 1956, a clairement manifesté un choix eurasiste dès le commencement du conflit dans le Donbass en 2014. Cela peut s’expliquer en partie par la présence d’une minorité hongroise en Transcarpatie ukrainienne pour laquelle la quasi-totalité de la classe politique hongroise, et pas seulement le Jobbik, milite pour éviter l’enrôlement de ces Hongrois de l’étranger dans la guerre de Porochenko contre les populations du Donbass.
En Grèce, le mouvement identitaire Aube Dorée a pris fait et cause de manière tranchée pour le camp eurasiste. Cet engagement pouvant en partie s’expliquer par la politique de sanctions inouïes que l’Occident fait subir à la Grèce depuis 2008.
En ex-Yougoslavie en revanche, les clivages sur la question ukrainienne recoupent essentiellement les divisions religieuses entre catholiques, musulmans et orthodoxes, nonobstant la couleur politique de chacun. Les Serbes orthodoxes étant naturellement, sur la question ukrainienne et tous partis politiques confondus, dans le camp eurasiste, et les catholiques croates avec leurs « alliés » musulmans restant dans le camp occidental.
Venons-en maintenant à l’analyse des racines de cet antagonisme qui sépare de manière radicale les partisans de Kiev et ceux de Moscou. Il faut pour cela à mon avis remonter au bouillonnement intellectuel que l’on vit en Europe après l’immonde guerre civile européenne de 1914 et qui marqua entre autres des personnalités comme Bertrand de Jouvenel, Emmanuel Berl, Henri de Man ou encore Pierre Drieu la Rochelle. Même si ces intellectuels suivirent des chemins différents, ils partagèrent avec beaucoup d’autres l’horreur que fut la Première Guerre mondiale, et ils tentèrent, chacun à leur façon, d’inventer un monde où ces affrontements fratricides entre nations européennes seraient abolis.
Ils ont de ce fait été des précurseurs dans le monde intellectuel européen de la mise en avant des idées européistes et ont accompagné ou précédé, consciemment ou inconsciemment, des personnalités telle que le fameux Richard de Coudenhove-Kalergi, agent patenté du Nouvel ordre mondial à travers notamment le concept de Paneurope qu’il inventa. De manière plus tangible, la transcription de cet idéal paneuropéen dans les milieux nationalistes français s’est concrétisée dans le tournant des années 1960 du XXe siècle. Un des hommes clé de cette évolution en a été Dominique Venner. Militant nationaliste, engagé dans le combat pour l’Algérie française, il passera dix-huit mois à la prison de la Santé en raison de son engagement dans le camp des réprouvés. C’est à sa sortie de prison en 1962 qu’il écrit le manifeste Pour une critique positive dans lequel il oppose « nationaux » et « nationalistes ». C’est dans cette filiation intellectuelle que s’est construit un nationalisme révolutionnaire européen qui se détachera de plus en plus de l’idée de la nation française. Par la suite, cette évolution naturelle conduira à l’émergence de deux courants, proches mais distincts, l’un politique et qui aboutira à la création de plusieurs mouvements nationalistes révolutionnaires, l’autre métapolitique duquel émergera le GRECE en 1968, présenté comme « nouvelle droite » par les médias au tournant des années 1980.
Dominique Venner naquit en 1935 et a donc vécu de plain-pied dans son âme et dans sa chair, avec ceux de sa génération, toutes les défaites et les reculs que la France a connus depuis l’entre deux-guerres. Mai 1940, l’Indochine et l’Algérie enfin auront eu raison de son amour pour la mère patrie. Il n’y a qu’un amour déçu pour engendrer une haine inexpiable ou pire encore, un mépris infini. Cette France vaincue par les Allemands en 1940, puis asservie à nouveau par les vainqueurs anglo-saxons, humiliée et trahie en Indochine, et puis trahie encore par celui qui prétendait la sauver en Algérie, cette accumulation de défaites et de reculades a probablement été le principal facteur de perte de confiance dans la capacité de la nation à se régénérer.
Dans ces années 1960, devant tant de honte et avec aussi peu d’espoir de voir surgir une alternative politique, des hommes comme Dominique Venner ont essayé d’imaginer une alternative à ce qui pouvait sembler à l’époque, pour un militant révolutionnaire, une société bloquée et sans avenir. C’est ainsi qu’a été forgée cette idéologie politique nationaliste européenne, d’abord à travers le périodique Europe-Action, puis par le prisme de multiples revues et mouvements politiques et métapolitiques.
C’est dans cette matrice idéologique, conjuguée avec l’idée de « Fédéralisme européen » et incarnée par exemple dans la pensée de Yann Fouéré auteur de L’Europe aux cent drapeaux, que s’est constituée une idéologie supranationale destinée dans l’esprit de ses promoteurs à dépasser le cadre étroit et oppresseur de l’État-nation pour le transcender dans une construction européenne mythique.
Dans ce projet d’abolition de la nation dans sa version jacobine, on retrouve le mythe de l’empire carolingien originel, empire qui unissait sous sa férule les peuples celtes, latins et germaniques. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui encore le mythe de cet empire européen perdu est utilisé par les chantres de l’Union européenne à travers le prix Charlemagne qu’ils décernent chaque année à une personnalité ayant œuvré pour la promotion de cette Europe coupée de ses véritables racines. C’est là, à travers cette escroquerie de la pensée que constitue l’idée européenne sous contrôle de l’idéologie anglo-saxonne, que se sont fourvoyés les militants du nationalisme révolutionnaire européen et avec eux, nombre de leurs alliés ou compagnons de route régionalistes.
Je pense qu’une des origines probables du clivage qui sépare les occidentalistes partisans de Kiev des eurasistes qui soutiennent les républiques rebelles du Donbass se situe dans cette perception, en partie erronée de mon point de vue, d’une Europe mythique constituée de patries charnelles qu’il faudrait détacher des États-nations actuellement existants pour les regrouper dans une structure supra-étatique de type impérial. Quand l’Ukraine en 1991 et avec elle de nombreux peuples « soviétiques » trouvent ou retrouvent une indépendance, les partisans de l’Europe aux cent drapeaux, ayant pour nombre d’entre eux longtemps baigné dans un anticommunisme primaire, voire supérieur, épousent la cause de ces nouvelles nations ayant échappé à l’ogre russe. Mais c’est avoir une vision bien primaire et bien superficielle de la réalité pour imaginer une Ukraine unifiée sur les plans linguistique et culturel. Outre le nombre important de minorités ethniques vivant sur le territoire ukrainien (Russes, Moldaves, Roumains, Polonais, Biélorusses, Grecs, Hongrois, Ruthènes, Tatars…), la langue véhiculaire qui unit tous ces peuples, y compris les locuteurs de la langue ukrainienne, est le russe. Le meilleur exemple en étant le grand écrivain « ukrainien » Nicolas Gogol qui n’a jamais écrit que dans la langue de Pouchkine.
Pour suivre le raisonnement plus avant, les partisans de Kiev pensent soutenir une juste cause, luttant pour une ethnie « charnelle » en butte à un oppresseur fanatique désireux d’annihiler leur singularité alors qu’ils occultent totalement le fait, objectif celui-là, que l’Ukraine, surtout depuis la révolution du Maïdan, s’est vendue corps et âme au camp occidental, livrant son peuple, ses peuples plutôt, aux vautours du FMI et à la férule de l’OTAN.
La question des patries charnelles n’est pas à évacuer pour autant, et une réflexion devra être menée pour la sauvegarde des langues vernaculaires et des traditions culturelles de tous les peuples menacés par la mondialisation, mais aujourd’hui, et je conviens qu’il s’agit là d’un paradoxe, le meilleur rempart contre les effets délétères de la mise en place d’un gouvernement mondial dirigé par la haute finance, c’est l’État-nation, avec tous ses défauts et ses insuffisances. Ce n’est pas pour rien que le Système ne ménage pas ses efforts pour achever la mise à mort de nos institutions, de notre langue, de notre culture, de notre droit et c’est la raison impérieuse pour laquelle il faut protéger ce cadre national, aussi imparfait soit-il mais qui constitue la dernière digue avant l’effondrement total.
Ceux qui ont choisi le camp des rebelles séparatistes du Donbass – et c’est encore un paradoxe – se sont inscrits dans cette logique. Ils considèrent que la Russie – ensemble multiculturel et multinational – représente la dernière grande force sur le territoire eurasiatique qui ne soit pas encore tombée dans les griffes des Anglo-Saxons. Il ne s’agit pas d’aimer ou de ne pas aimer Poutine, il s’agit d’un raisonnement froid et objectif : l’Europe occidentale, centrale et orientale, et avec elle l’Ukraine, est tombée tout entière dans le camp occidental et l’enjeu de ce Grand Jeu est l’achèvement de la conquête du monde que les élites anglo-saxonnes ont programmé depuis des siècles.
J’ajouterai une réflexion sur la question de l’engagement des occidentalistes dans le camp ukrainien, à savoir qu’il existe une véritable continuité dans ce combat pro-occidental qui a commencé d’une certaine manière dès les années 1950 du siècle dernier par l’engagement français sous l’égide de l’ONU dans la guerre de Corée aux côtés des forces anglo-américaines. Les années gaulliennes verront au contraire un arrêt brutal de la collaboration entre la France et les Anglo-Saxons (cf. sortie de l’OTAN) mais en revanche, dès la chute de de Gaulle en 1969, on assistera rapidement à la reconstitution des politiques pro-occidentales, notamment en Afrique (Angola, Cabinda, Namibie…) et donc à nouveau à l’asservissement de la France aux intérêts de la City et de Wall Street.
Cette continuité aux services des intérêts anglo-saxons s’incarne parfaitement dans le personnage de Gaston Besson que j’avais croisé à Paris au début des années 2000. Nous ne nous étions pas vraiment entendus ni compris : quelques années plus tôt, lui avait choisi le camp croate et donc occidental, et moi le camp serbe et donc anti-occidental. De son propre aveu il avait participé comme mercenaire à toutes les guerres sales au service des intérêts du Système : Birmanie, Laos, Cambodge, Colombie, Croatie, Bosnie. Son engagement pour l’Ukraine en 2014 est dans la droite ligne de ses guerres au service des intérêts anglo-saxons. Est-il seulement conscient de servir la cause de nos ennemis mortels ? Je ne le pense pas ! Il est seulement dans une logique de réseaux, probablement passablement infiltrés par les services et il doit se voir comme une espèce de condottière mettant sa vie en jeu dans un engagement dont ne sont pas capables les bourgeois, ce qui n’est pas faux. Le seul problème est que son combat est mis au service de la plus mauvaise des causes qui soit.
Ceux qui comme lui ont choisi le camp du bataillon Azov parce que les symboles utilisés par ces militants sont fortement inspirés des runes scandinaves qu’affectionnait la SS se trompent de combat une fois de plus et sont utilisés à nouveau comme chair à canon comme leurs ancêtres les Galiciens et les Allemands l’ont été au siècle dernier et pour le même combat contre le dernier grand peuple libre du continent eurasiatique.
En ce qui me concerne, je ne suis pas de ceux qui se réjouiront de la présence à Kiev le Jeudi 24 août 2017 de James Mattis, secrétaire à la Défense des États-Unis, pour assister à la fête nationale ukrainienne. Je m’en réjouirai d’autant moins qu’il sera accompagné par le vice-ministre Britannique de la Défense. Les assassins reviennent toujours sur les lieux de leur crime.
Le 24 août, en ce qui me concerne, je serai en route une nouvelle fois pour Donetsk afin d’apporter mon soutien aux populations martyres du Donbass en lutte contre l’Occident, ses Gay Prides et ses idiots utiles qui croient lutter pour la libération des peuples.
Урра ! Победа ! Les initiés et les locuteurs de russe comprendront.
Emmanuel Leroy
Premières observations et réflexions personnelles à Emmanuel Leroy
Tout d’abord Emmanuel, étant un amoureux du débat d’idées je ne peux que me réjouir de ce point de vue complet et pertinent que tu viens de nous offrir sur cette fracture de la mouvance nationaliste européenne que nous avons évoqué plusieurs fois ensemble.
Si globalement je partage ton constat sur cette fracture je ne pense pas qu’elle soit réellement « fracture » car cette mouvance nationaliste na jamais été vraiment homogène sur le plan idéologue même si la majorité de ses acteurs et militants partagent des valeurs civilisationnelles communes. Ensuite pour ma part, observant depuis plus de 3 ans cette divergence d’engagement des nationalistes européens, qui est tellement importante qu’ils se retrouvent parfois aujourd’hui, le fusil à la main, l’un en face de l’autre dans les tranchées du Donbass je les classerai ainsi en 4 catégories :
Des volontaires de tous horizons
  • 1 / Les natios « réactionnaires », sont nostalgiques d’une « Grande Europe » qui fut rêvée par des totalitarismes historique plus impérialistes qu’impériaux et dont le dernier avatar, dont on retrouve d’ailleurs la symbolique dans les bataillons spéciaux et les partis radicaux ukrainiens, fut le projet nazi de la  « Neue Europa » illustrée par l’idéologie SS mobilisée par la guerre contre l’URSS. Cet engagement qui s’accroche plus au paraître qu’à l’être s’exprime à travers des marches aux flambeaux où sous des bannières runiques noir et rouge sont revisités les slogans anti-soviétiques des années 40.
Concernant ces engagés leurs motivations sont souvent sincères mais leurs références appartiennent au passé. Même s’ils sont plus fascistes que nazis sur le plan idéologique je les considère d’abord comme tu le dit toi-même comme des « idiots utiles » qui ne sont pas encore sortis des ruines de Berlin et à qui une propagande de guerre étasunienne fait miroiter une revanche contre Moscou. Ils sont au conflit du Donbass ce que les wahhabites sont à celui de la Syrie.
D’ailleurs comme en Syrie ou les djihadistes tentent d’ouvrir une troisième voie avec un califat indépendant, on voit vite en Ukraine la limite de l’engagement de ces bandéristes au côtés d’un impérialisme US qui est leur contraire…C’est la grande incohérence entre l’idéologie.nationaliste ethnocentrée qu’ils veulent défendre et les intérêts mondialistes multiculturels qu’ils servent. D’ailleurs, le slogan « Ni Moscou ni Washington » fuse parfois parmi certains comme Iarosh (Paryvi Sector) ou Besson que tu cite (Azov) avant d’être étouffé par la corruption et les menaces…
  • 2/ Les natios « conservateurs », qui quant à eux essaient d’analyser d’abord les vraies valeurs défendues par une identification des vrais acteurs qui tirent les ficelles par delà les frontières de l’Ukraine post-soviétique, aujourd’hui éclatée par cette crise enlisée. De là à qualifier ces natios d' »eurasistes » est je le pense hâtif car même s’il se trouvent parmi eux des partisans de la « quatrième théorie politique » de Douguine, tous ne le sont pas, et loin s’en faut. Mais servent-ils par leur engagement une vision eurasiste ? ceci est un autre et intéressant débat dont les réponses seront visibles certainement lors des débats lancés par le projet « Malorossiya » présenté cet été par le Président Zakharchenko.
Je pense pour ma part que l’Etat Nation qui est le cadre de la 3ème théorie politique (ethnie, objet du nationalisme) ne peut être celui de la 4ème théorie politique, tout simplement parce que son objet ne se définira pas par rapport à ses limites comme pour la 1ère théorie (argent, objet du libéralisme) ou la 2ème théorie (classe, objet du socialisme). Si on continue sur cette référence à l’eurasisme il faut selon moi tenir compte de 2 éléments essentiels et argumentés par Douguine :
  1. L’objet politique et le pouvoir (ou contre pouvoir) qu’il donne à l’Homme précède toujours et provoque l’apparition de le nouvelle théorie politique.
  2. La théorie politique est souvent une réaction à une autre, ainsi par exemple des socialismes conséquences de l’ultime phase industrielle du libéralisme
Si on considère que les théories politiques périssent de ce qui les a fait naître (les socialismes par exemples naissent et meurent par les révolutions, les fascismes, par la guerre), le libéralisme devrait donc mourir par l’asservissement à l’argent qu’il a imposé au monde, et les crises économiques exponentielles actuelles tendent à donner raison à Douguine : nous somme bien dans la phase terminale d’un libéralisme mondialiste et vampirique qui est en train d’imploser.
La question, (tu me connais, je préfère chercher les bonnes questions qui forcent l’imagination plutôt que de prendre des réponses existant déjà), est donc de savoir quel sera l’objet de la prochaine vision sociétale de notre monde post moderne que Douguine nomme 4ème théorie politique et qui normalement doit apparaître en ce moment.
Mais finissons d’abord la revue des natios venus s’échouer dans le Donbass :
  • 3/ Les natios « aventuriers » qui n’ayant pas peur des incohérences et contradictions mélangent  des motivations et identités les plus contradictoires dans un cocktail idéologique pitoyable qui cache difficilement une soif de renom égocentrique où ils fantasment de se tailler une légende à la Bob Denard ou Léon Degrelle… Par exemple Guillaume Frederik Adolf (si si !) Cuvelier, petit bourgeois mais nazillon à la croix gammée tatouée, fanatique d’un jacobinisme français aux frontières dogmatiques, mais venus soutenir une rebellion séparatiste dans le Donbass avant de s’en enfuir (on finit toujours par ouvrir les yeux) pour errer d’un kurdistan en guerre à un engagement dans l’armée américaine, qui elle même finira par le vomir. D’autres quelque part plus cohérents avec eux mêmes viennent y faire des selfies plus que des safaris en treillis propres et kalash au poing, pour tenter de nourrir une quête inassouvie.
Ces jeunes que je critique ici sévèrement ne sont finalement que le reflet d’un naufrage des âmes européennes mourantes qui ne crient que sous l’influence d’un individualisme sociétal artificiel et incohérent.
  • 4 / Le natios « affectifs », qui choisissent le front ukrainien parce qu’ils s’y sentent charnellement attaché : descendants d’ukrainiens, compagnons de femmes ukrainiennes, natifs du Donbass, ils sont souvent plus discrets et plus modérés comme Sergei Munier, ce volontaire français natif de Lugansk, volontaire dans le Donbass séparatiste, et qui porte sur la crise ukrainienne une analyse non manichéenne intéressante et forgée par le vécu de sa famille divisée et parfois opposée par le front. Si certains de ces natios « affectifs » peuvent aussi défendre une idéologie radicale ou le goût de l’aventure, beaucoup en revanche, plus ou moins réceptifs à l’une ou l’autre des propagandes, partagent la même motivation que par exemple nombre de cosaques pour qui la défense du sanctuaire passe avant celle d’une idéologie quelconque.
Bien sûr, certains volontaires cumulent plusieurs de ces motivations générales énumérées ci dessus.
Si des volontaires issus de la même mouvance se retrouvent face à face, il s’agit de’une nouvelle preuve que nous avons affaire à une guerre fratricide européenne (une de plus !) Mais tous ces engagements divers partagent aussi, à quelques rares exceptions près, un sens aigu de la Liberté frisant parfois avec un insoumission permanente ingérable et une aversion contre une hégémonie étasunienne niant les identités européennes, qu’elles soient ethniques, naturelles ou historiques.
Voilà pourquoi, dans les tranchées du Donbass, et surtout du côté des Républiques séparatistes on peut trouver épaule contre épaule des communistes, des nationalistes, des impériaux, des nationaux-bolcheviques, des anarchistes, des chrétiens orthodoxes, des musulmans, des catholiques, des païens, athées…des caucasiens, tatars, asiatiques, africains, latinos etc… car par delà les divergences idéologiques dominent la conscience européenne face à un ennemi commun.
Et c’est certainement cela le plus important  !…
 
Le Fédéralisme européen est LA solution

Concernant les Etats-Nations, force est de constater que leur frontières sont à l’origine de nombreux problèmes ethniques et qui ont provoqué d’ailleurs l’apparition de la 3ème théorie politique, celles des nationalismes ethno-centrés. Depuis les traités internationaux (Versailles, Molotov-Ribentropp pour n’en citer que deux), la plupart des Etats vivent dans des frontières bancales qui et contestées par des peuples qui par leur tracé sont divisés ou minorisés (une carte des langues européennes fait apparaître, mieux qu’une autre, l’artificialité de ces frontières dites « naturelles »)

Avec l’effondrement systémique que nous vivons de puis les années 70, les Etats-nations perdent progressivement leurs souverainetés nationales au profits de systèmes supranationaux économiques (la City, Wall Street, les banques type Rothshild, le FMI etc…) politiques (ONU, UE) ou militaires (OTAN)  Mais derrière le crépis des pays soumis au chaos organisé du « diviser pour mieux régner ») les peuples natifs se réveillent et réclament leurs héritages depuis les combats culturels (langue éducation), jusqu’aux rébellions armées (Donbass) en passant par des revendications politiques (autonomie, indépendance…)
Du chant traditionnel à la Kalashnikov en passant par le référendum politique, ces revendications font vraisemblablement de la notion de « peuple natif » l’objet de cette prochaine « théorie politique » qui en définira une vision sociétale globale et adaptée.
A ce stade de la réflexion Emmanuel, il faudrait définir ce qu’on entend par « peuple » comme il aurait fallu définir de quelle « Europe » il est question dans ton exposé sachant que pour l’un et pour l’autre, comme pour les Etats-nations, interviennent obligatoirement des mythes fondateurs subjectifs et écrits à un moment de l’Histoire par des vainqueurs momentanés détournant la définition de ces mots importants (voir « Le mythe national » de Suzanne Citron par exemple).
Il ne s’agit nullement pour moi ici de refaire le Passé mais d’aller plutôt de l’avant avec l’histoire des idées comme carburant de la réflexion, par exemple en la faisant remonter à la querelle opposant la vision sociétale d’Althussius Johannes et sa subsidiarité ascendante à celle Jean Bodin et sa centralisation descendante. D’un côté une vision partant d’un localisme individuel jusqu’à des fédérations de provinces, d’Etats et mêmes des confédérations évolutives, de l’autre un centralisme figé imposant une vision unique descendante jusqu’à l’individu.
Elle commence certainement à ce XVIème siècle cette fracture entre ce qui allait devenir les « nationalismes », et cette époque correspond aussi également à la naissance du libéralisme et l’industrialisation du colonialisme… il n’y a pas de hasard !
Et cette querelle entre « centralisme descendante » et « subsidiarité ascendante » dont le conflit du Donbass est un des dernier avatars sanglant, on peut la faire remonter encore plus loins dans les millénaires de la pensée :
La « Civitas imperium », bien qu’imparfaitement appliquée selon les époques et les gouvernements romains, cherchait à garantir (quand même après leur soumission) la pérennité identitaire des « Pro vinci » (frontières monnaie, justice, cultes…) dans les limites bien sur de la « Pax Romana ») Ainsi, le Christ qui était considéré comme cherchant à restaurer la royauté davidique (généalogie et « INRI » par exemple) a-t-il été jugé par un tribunal talmudique collaborant à la « Pax romana » (tout en se débarrassant d’un rebelle théologique)
Plus tard, le saint Empire Romain Germanique, dans une moindre mesure héritera de cet esprit impérial où les peuples sont préservés dans leurs identités naturelles limitées et le respect d’un cadre civilisationnel illimité. Après la querelle des Guelfes et des Gibelins qui l’achèvera, le Saint Empire laissera la place à des systèmes divers mais où subsiste jusqu’à aujourd’hui dans les gouvernements de type fédéral, une part de cette « Civitas imperium ». A l’inverse, influencés par le centralisme chrétien romain, les Etats occidentaux vont organiser, du féodalisme aux royautés parlementaires, des empires coloniaux à la République française, des système autoritaires de type jacobin versant régulièrement dans des totalitarismes et des colonialismes durs ou, comme dans la France post gaullienne, évoluant vers des Etats policiers liberticides
Et non Emmanuel, « l’Europe aux Cents drapeaux » de Fouéré n’est pas plus mythique que l’hexagone français, et encore moins sous l’influence d’un modèle anglo-saxon. C’est une vision européenne qui est fondée sur la réalités des anciens royaumes natifs, qui ont été depuis morcelés ou noyés par les Etats Nations, mais dont les peuples existent toujours dans leurs identités, et pas seulement culturelles. Ainsi avons-nous récemment vu des revendications référendaires en Ecosse, Catalogne, Italie du Nord etc… sans compter celles qui se poursuivent en Pays Basque, Corse, Flandres, Bretagne etc…
L’Europe aux cent drapeaux n’est pas un modèle (les temps ont changés depuis 1968), mais un état d’esprit qui se veut fidèles aux racines et tourné vers l’avenir…
Aujourd’hui, ces peuples d’Europe que l’UE veut réduire à néant, réclament la préservation de leurs identités, et force est de constater que c’est sur leurs sanctuaires, que l’on résiste le mieux aux chaos institutionnels ou migratoires par exemple, et je suis persuadé que la solution viendra de ces localismes identitaires surtout si leur propositions sont harmonisés à l’échelle de l’Europe (pas de l’UE tu l’auras compris).
A ce stade il s’agit de préciser que cette vision n’est ni bipolaire ni manichéenne : il ne s’agit pas obligatoirement d’être breton ou français, catalan ou espagnol, écossais ou britannique etc… et si certainement les frontières devront subir des ajustements, cela ne signifie pas pour autant la mort des Etats, bien au contraire, mais un rééquilibrage de leurs identités sur des réalités humaines naturelles avant des références historiques ou politiques qui les ont bafoué..
Il s’agit des patries charnelles et non des ethnies charnelles.
Le Donbass, un laboratoire d’idées pour une Europe fédérale
Le Donbass est certainement l’exemple le plus radical de ce réveil des peuples d’Europe, d’abord parce qu’il s’est fait dans le sang et les larmes (comme la République d’Irlande) mais surtout parce qu’il est à la charnière entre l’Eurasie et l’Occident et aujourd’hui entre le bélier atlantiste et les remparts russes au centre d’une paix chaude succédant à la guerre froide.
Ces difficultés sont aujourd’hui des avantages car elles exigent des Républiques d’imaginer en permanence et vite des solutions aux difficultés quotidiennes vécues entre une Ukraine qui a signé la Paix à Minsk mais sans retirer ses canons et une Russie qui les aide à survivre mais sans avancer ses chars.
ll ne s’agit pas de recréer en Occident un modèle eurasiatique qui est adapté aux dimensions et aux spécificités de l’empire russe, mais de s’en inspirer en l’adaptant à la réalité européenne. L’Ukraine est un espace intermédiaire, une « marche » au sens étymologique de son nom, trait d’union et non rempart séparant deux empires. Les habitants du Donbass (comme beaucoup d’autres en Ukraine) ne veulent pas être écartelés entre l’Est et l’Ouest et encore moins être sacrifiés sur l’autel d’intérêts étrangers. La Paix est sur toutes les lèvres dans le quartier bombardé où je réside à Donetsk, mais pas à n’importe quel prix, et surtout pas au sacrifice des traditions qui sont l’athanor de la Liberté.
Le Donbass, en refusant une soumission contre nature au modèle étasunien a rappelé cette réalité identitaire géopolitique transversale et, sans pour autant rejeter sa nature européenne il se refuse à abandonner son identité slave. Et si le mot qui incarne le plus le peuple du Donbass est certainement « Résilience », celui qui dirige les actes et décisions des jeunes Républiques de Donetsk et Lugansk est certainement « Audace ».
Résilience sous les obus et Audace face à l’inconnu, voilà certainement les deux piliers qui permettront aux Républiques populaires de Donetsk et Lugansk de servir de référence et certainement d’exemple dans la réflexion métapolitique qui permettra aux peuples d’Europe de restaurer leurs sanctuaires un temps étouffés puis trahis par des Etats Nations décadents.car artificiels et soumis au dictât d’une finance internationale apatride.
Et le premier acte de ce laboratoire sera certainement d’y organiser de vrais athanors de la pensée, tel que l’ambitionne le projet Malorossiya par exemple, ce dont modestement nous participons aujourd’hui avec amitié et espérance cher Emmanuel !
Merci en tout cas pour ton analyse ouvrant de passionnants et constructifs débats
Erwan Castel, volontaire en Novorossiya
Restaurer l’Agora véritable, fondation de la vraie république européenne