Journal du Front, 5 novembre 2017

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Journal du front, 5 novembre 2017

 

(de retour à Donetsk pour 3 jours je publie ici quelques extraits de mon journal du front)

2 tirs de Sapog ukrainien (canon sans recul de 73 mm) sur notre « forteruine » me réveillent au milieu du repos de sortie des garde. Pas moyen de me rendormir. Il est 6h50 et je pars vers le mur Est dans l’attente de saluer notre étoile qui ose encore éclairer cette désolation humaine.

Après un thé bien chaud nous partons vers le « chantier » de la tranchée, pelles et pioches sur l’épaule et kalachnikov en bandoulière. J’aime cette vie à passer alternativement du fusil d’assaut à la pioche, en passant par le stylo bien sûr avec lequel je retrouve le plaisir narcotique de l’écriture.

« Shartior » et « Sacha » sont des jeunes volontaires du Donbass aux corps et mentaux formés dans les profondeurs obscures de galeries minières dont certaines dépassent le kilomètre de profondeur ! La tranchée avance allumée rythme des tireurs ukrainiens qui repèrent l’élan aérien de nos outils.

Puis c’est le retour vers la position pour un nouveau thé brûlant et une nouvelle garde glaciale…

À l’Est de notre position, barrant l’horizon du Levant, le remblais élevé de la 4 voies Donetsk-Gorlovka dessine un rempart derrière lequel nous discernons les bruits et les lumières nocturnes de Yasinovataya, la ville républicaine la plus proche. Ronronnements des mines et des centrales, sirènes et bruit des trains que le vent nous apporte par saccades.
A l’Ouest, en revanche peu d’informations sensorielles venant d’Avdeevka, la ville occupée par les forces ukrainiennes, à part quelques halos nocturnes et les fumées diurnes s’échappant de la batterie de cheminées de la plus grande usine de charbon du Donbass et peut-être même d’Europe.

Entre Yasinovataya et Avdeevka nous sommes dans cette zone grise, ce « no man’s land » ou pourtant des ombres de soldats er le feu de leurs canons animent cette zone industrielle devenue un champ de ruines total. Nous sommes ici aux avants postes de la République Populaire de Donetsk, accrochés au glacis de cette « route-rempart » et destinés à encaisser le premier choc en cas d’offensive ukrainienne dans le secteur.

11H50, au milieu des tirs continuels qui arrosent de balles, grenades propulsées et roquettes notre secteur. 2 coups de feu proches retentissent au mur Sud, « Sever » notre chef de groupe vient de stopper une incursion de faisans dans notre périmètre et revient après quelques moments de ramper au milieu des ruines avec 2 trophées accueillis avec le sourire par un groupe lassé d’ouvrir les mêmes conserves quotidiennes de touchonka et kasha !

Ainsi cette Mère Nature continue malgré sa folie ecocidaire à nourrir de sa générosité maturante cet Homo de moins en moins Sapiens. J’avais déjà observé cela sur le front de Elenovka et Dokuchaïevsk en 2015 et celui de Spartak en 2016 : Dans cette zone grise vidée de ses hôtes humains, la faune sauvage part à la reconquête de son domaine un temps occupé par les villages les industries et les champs. Renards, sangliers, faisans etc foisonnent malgré les pertes subies dans les champs des mines aveugles ou devant les canons gourmets comme ces 2 faisans.

Les bêtes semblent indifférentes aux turpitudes de la guerre humaine, les oiseaux continuant leurs chants au milieu des tirs et les faisans leurs parades nuptiales au milieu des champs de mines…

Dans la soirée de ce dimanche Kiev renoue avec le terrorisme d’un État mue par une idéologie génocidaire : tirs de Grad (Lance Roquettes Multiples de 122mm) vers 20h00 puis vers minuit c’est l’artillerie lourde de 152mm qui prend lourde relais visant le Nord de Donetsk…

Les déflagrations malgré la distance (sommes à 10 km environ de la cité) réveillé ceux du groupe au repos. « Suka blet ! Pederasts! » Fusent aux 4 coins du bâtiment tandis que l’horizon Sud s’éclaire des flash des explosions et que d’autres obus annoncés par des détonations au Nord passent en sifflant au dessus de nos têtes…

À ce moment là, je pense à Lena, Igor et Radio, à Yulia et Alex, à Ludmila, Svetlana et tous ces gens vivant dans ce quartier Nord d’Oktyabrsky dont certains, plus que des amis sont devenus ma nouvelle famille.
J’espère que les dieux continuent à les protéger !

Quelques minutes plus tard les soudards ukropithéques, excités par ces tirs à caractère génocidaire, entrent à leur tour dans la danse à coups de mortiers de 82mm roquettes et armes d’infanterie de tous calibres….

Pour le moment nous sommes épargnés par l’artillerie lourde ukrainienne du fait de la proximité de leurs positions avancées, à moins de 100 mètres de nous et qui risqueraient de devenir des dommages collatéraux de leurs propres tirs .

« On ne peut pas tout avoir ! »

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Erwan Castel