Interview d’Emmanuel Leroy

Saur Mogila mai 2015

 

Emmanuel Leroy, vous êtes porte-parole d’Urgence enfants du Donbass vous avez effectué déjà deux séjours dans le Donbass avec votre compagne, pourriez-vous nous présenter l’association ?

 

Avec de nombreux amis nous suivons attentivement ce qui se passe en Russie depuis plusieurs années et plus généralement tout ce qui a trait au monde slave. Cela nous a amené à prendre position contre la guerre de l’OTAN en Serbie et au soutien de la minorité serbe du Kosovo. De ce fait, nous sommes parfaitement lucides sur les raisons qui poussent l’OTAN à accentuer sa pression sur la Russie à travers la déstabilisation ou la prise de contrôle d’anciens états de l’Union soviétique comme la Géorgie et l’Ukraine, et même dans la guerre en Syrie. Car, il faut être réaliste, derrière la volonté de faire tomber Bachar El Assad, il y a la volonté d’atteindre la Russie.

De manière plus directe et plus personnelle aussi, j’ai été horrifié par les méthodes utilisées par les milices de Kiev pour s’emparer du pouvoir et notamment j’ai été scandalisé par le traitement que les médias occidentaux ont réservé au drame d’Odessa. En outre, et c’est peut-être cela qui est le plus choquant, c’est que dans cette guerre contre le Donbass, depuis que Porochenko et ses commanditaires ont compris qu’ils ne prendraient jamais Donetsk ou Lugansk par la force, c’est une politique de terreur contre les populations civiles qui a été mise en place avec les bombardements systématiques des zones résidentielles qui ne présentent aucun intérêt stratégique, ni même tactique mais qui ont simplement pour but de terroriser les civils et de leur faire payer leur soutien au camp de la liberté.

Donc, avec mes amis et notamment le Président Alain Fragny avec qui je travaille depuis longtemps, nous avons créé Urgence Enfants d’Ukraine en septembre 2014 pour apporter notre soutien aux enfants du Donbass victimes de cette guerre atroce où la mort peut tomber du ciel n’importe où, n’importe quand…

Cette association recueille des fonds auprès de donateurs privés, car nous ne sommes subventionnés ni par l’état français, ni par les grandes entreprises françaises. A ce jour, nous avons déjà effectué deux missions à titre privé dans le Donbass, la première en mai 2015 où nous avons réalisé deux opérations : la première a consisté à participer au financement d’un convoi humanitaire transportant des médicaments et des vivres pour l’hôpital de traumatologie de Donetsk et la seconde a été d’offrir des vêtements, des jeux et des jouets pour des enfants d’un centre de réadaptation ayant subi des traumatismes psychologiques graves du fait de la guerre. La seconde s’est déroulée les 3 et 4 décembre dernier où nous sommes venus apporter des fonds à 4 familles d’enfants gravement blessés et lourdement handicapés et où nous avons remis une somme d’argent destinée à améliorer le quotidien du centre de réadaptation que nous avions déjà visité au mois de mai.

 

Voudriez-nous nous expliquer cette appellation différenciée de l’association, pourquoi Ukraine en France et Donbass à Donetsk ?

Les Français ne sont pas réputés pour être très forts en géographie, et lorsqu’il s’est agi l’année dernière de baptiser notre association, certains de nos amis nous ont fait remarquer que peu de gens en France savaient où se trouve le Donbass et que d’autre part, les rares fois où les médias français parlaient de cette guerre, c’était l’Ukraine qui était citée et non pas le Donbass, encore moins Novorossia. Comme notre méthode de collecte de fonds consiste à envoyer des courriers à des milliers de donateurs potentiels et que beaucoup d’entre eux ne connaissent pas le Donbass, nous avons dans un premier temps décidé de baptiser officiellement en septembre 2014 notre association Urgence Enfants d’Ukraine. Ce n’est qu’au mois de mai suivant, lorsque nous sommes venus pour la première fois dans le Donbass que nous avons compris à quel point la fracture était profonde entre les habitants du Donbass et ceux qui ont usurpé le nom de l’Ukraine. Désormais, il est devenu clair pour nous que le préfixe « ukr » est devenu en Nouvelle Russie synonyme de mort, de tortures, d’abominations.

C’est la raison pour laquelle nous avons réuni notre conseil d’administration début décembre 2015 afin de changer le nom de l’association et de choisir définitivement Urgence Enfants du Donbass et tant pis pour les Français qui ne savent pas encore où se trouve le Donbass.

L’autre raison nous ayant conduit à ce changement de nom est que nous souhaitons obtenir l’accréditation officielle pour Urgence Enfants du Donbass de la part de la République Populaire de Donetsk afin d’être habilités à intervenir officiellement sur place et à faciliter nos démarches, aussi bien avec les autorités de la DNR qu’avec les autres associations humanitaires du Donbass que nous avons rencontrées dernièrement.

Qu’aurez-vous retenu de votre voyage et quels ont été les moments forts de votre séjour ?

Ce qui m’a le plus marqué lors de mes deux visites dans le Donbass c’est le courage tranquille de la population qui affronte cette situation de guerre avec la même détermination que celle de leurs parents et grands-parents qui ont subi l’invasion nazie.

Je retiendrai pour ma part trois moments qui m’ont particulièrement touché durant ce dernier séjour :

Le premier est le plaisir et l’émotion d’avoir retrouvé Raïssa notre traductrice, au poste frontière d’Uspenka lorsque nous nous sommes retrouvés après une longue attente à la frontière. Alors que, comme la plupart des habitants de Donetsk, elle survit avec des revenus dérisoires, elle avait tenu à venir avec un superbe châle qu’elle a offert à mon épouse. Ce sont des gestes que l’on n’oublie pas.

Le deuxième moment fort fut l’accueil extraordinaire que nous a réservé Tatiana Stanislanovna avec ses jeunes pensionnaires dans son établissement situé non loin de l’aéroport de Donetsk. Des chants, des poèmes, des danses pour nous remercier d’avoir tenu notre promesse et d’être revenus pour les aider. Il était difficile de garder les yeux secs avec un tel spectacle chargé d’émotion.

Enfin, le troisième fait qui nous a beaucoup touchés eut lieu pendant la conférence de presse rendant compte de notre visite lorsque le Ministre des Affaires étrangères nous remit, à mon épouse et moi-même, deux cadeaux en gage d’amitié pour l’action que nous avons menée en faveur des enfants martyrs du Donbass. Ce qu’il faut savoir, c’est que ces deux objets, un palmier et une rose du Donbass, ont été sculptés dans du métal provenant des obus ukrainiens qui tombent chaque jour sur les habitants.

Avez-vous trouvé une autre situation que celle que vous aviez rencontrée dans le Donbass en mai 2015 ?

Hélas non ! La guerre est toujours présente et les bataillons de représailles ne respectent pas le cessez le feu. Nous avons entendu, comme en mai dernier, tomber les obus sur Donetsk, et nous savons que chacun de ces tirs peut arracher à la vie, des enfants, des femmes ou des hommes, n’importe où, n’importe quand.

Quelle est la situation des enfants dans le Donbass ?

Je ne suis pas le mieux placé pour en parler car je ne vis pas ici, mais je n’ai pas oublié ce que Porochenko a promis quand il a dit, en parlant des habitants du Donbass, que « vos enfants vivront dans des caves… ». Seul un malade mental, un être totalement dénué d’humanité peut parler ainsi. Les enfants que nous avons rencontrés ne vivent pas dans des caves, ils ont le regard fier, ils aiment leur terre et ne la laisseront jamais tomber dans les griffes de ceux qui trahissent leur peuple pour le bénéfice des anglo-saxons.

Allez-vous poursuivre vos actions dans la République populaire de Donetsk et quels sont vos projets futurs ?

Un prochain voyage est programmé pour le printemps prochain où nous reviendrons avec les fonds que nous aurons levés afin de continuer notre action de soutien au peuple du Donbass. Au-delà de l’aide directe que nous pouvons apporter en soulageant un peu la misère des enfants que nous avons rencontrés, il est important que les gens ici sachent que le peuple français ne les oublie pas.

Vous avez peut-être un petit mot pour les Français, notamment parce que vous êtes un des rares Français à être venus parmi les populations du Donbass ?

A titre personnel, je voudrais rendre hommage aux volontaires Français qui sont venus ici, offrir leur vie et lutter pour la liberté. D’une certaine manière, ils réitèrent les exploits de leurs grands anciens de l’escadrille Normandie-Niémen en luttant eux aussi contre le fascisme. Ils représentent ici l’image d’une France libre et non asservie aux intérêts de l’OTAN. Is sont à l’avant-garde du grand affrontement qui se dessine et je leur tire mon chapeau pour le courage qu’ils ont montré en venant s’engager ici. A ce titre, ils doivent être exemplaires et montrer la meilleure image possible de la France, celle de la bravoure, du courage et du désintéressement. A eux aussi, comme à tous les courageux habitants du Donbass je crie aussi : STAVAI DONBASS !

Merci grandement à vous d’être venus avec Estelle Moser à Donetsk, nous espérons pouvoir à nouveau vous suivre et accueillir dans la capitale de la RPD, bonnes fêtes de Noël à vous et au plaisir de vous retrouver sur les chemins du Donbass.