Mission de mai 2016

3ème mission : du 7 au 12 mai 2016

Nous voici prêts à repartir pour le Donbass. Les derniers six mois ont vite passé et l’organisation de ce voyage n’a pas été simple. Le ministre des affaires étrangères ayant été remplacé il nous a fallu chercher de nouveaux contacts pour reprendre pied dans la République populaire de Donetsk.

Nos objectifs dans cette nouvelle mission sont les suivants : revoir au moins deux des associations avec lesquelles nous nous sommes entretenues en décembre dernier, retrouver les enfants du centre de réadaptation de Tatiana et revenir au Centre de Traumatologie. Nous souhaitons également retrouver les 4 familles que nous avons rencontrées au Ministère des affaires étrangères pour avoir des nouvelles de leurs enfants et entretenir une relation plus suivie, dans la mesure du possible.

Nous avons également été contactés cet hiver par Elena Sydorova, maître de conférences de l’Université technique de Donetsk, et vice-doyenne du Département français des Sciences et Techniques : c’est une parfaite locutrice de français ce qui ne gâte rien. Elle est également rédactrice en chef de la revue « Sans frontières« . Elle organisera lors de notre séjour une conférence dans les locaux de l’Université avec trois autres conférenciers français : Xavier Moreau, Nikola Mirkovic et Philippe Migault.

Nous partons cette fois-ci avec de très nombreux bagages. En effet on nous a fait don de vêtements neufs pour enfants et adultes qu’on nous charge d’apporter et de distribuer à Donetsk. Vu le surcoût de l’opération (bagages en excédent), nous n’avons pas utilisé la bonne méthode : nous devrons chercher un autre moyen si nous souhaitons continuer à apporter des marchandises.

Nous faisons connaissance à l’aéroport de Marguerite, bénévole de l’association, et qui sera notre traductrice pendant cette nouvelle mission.

Nous sommes accueillis à Rostov par Olga (déjà rencontrée lors de notre deuxième mission) ainsi que par Andreï et Sergueï. Nous aurons deux voitures pour transporter l’ensemble des bagages et surtout nous avons l’idée de nous rendre au magasin Auchan de la ville pour y faire quelques achats, alimentaires ou d’équipements, pour les rapporter à Donetsk. Nous achetons pour 30.000 roubles de couches, petits pots, friandises, biberons et lait maternel, ce qui correspond à deux caddies très remplis. Nous laissons la carte de visite à l’accueil du magasin afin de pouvoir entrer en contact avec le directeur, car nous apprenons qu’il est français. L’idée est de connaître la politique humanitaire de cette enseigne, sachant qu’il est courant en France que quelques-unes d’entre elles donnent régulièrement aux associations humanitaires certaines denrées, équipements ou habits. Celui-ci nous contactera plus tard durant notre parcours et rendez-vous est pris pour se rencontrer vendredi 13 à notre retour à Rostov.

 

 

Olga nous fait part de son prochain réengagement dans l’armée populaire de la République. En effet le changement de ministre a changé la donne et a entraîné des mouvements de personnels.

La route apparaît de bien meilleure qualité qu’à notre précédente visite. Donetsk semble embellie également, et nous ne voyons plus autant de vitrines brisées ou d’immeubles en ruine.

Nous retrouvons dans la soirée Irina, qui nous a présenté en décembre dernier l’association Dobrodeya. Actuellement celle-ci travaille avec tous les hôpitaux, car elle est devenue membre de la Commission du Ministère « bureau d’aide humanitaire » du Ministère des affaires étrangères.

Nous demandons s’il est possible de rencontrer des membres de l’Eglise orthodoxe sur place, mais malheureusement Irina n’en connaît pas.

Elle nous présente le programme qu’elle a préparé, à savoir la visite de 4 institutions pour les jours à venir.

Nous lui expliquons que nous venons avec 400 euros de couches, lait, sucettes, biberons et également des habits neufs pour des enfants que nous destinons à l’association de Marina. Il nous restera ensuite environ 2000 euros à affecter selon les situations les mieux adaptées, tout en réservant de l’argent pour les institutions avec lesquelles nous sommes en contact.

Nous lui expliquons également qu’en décembre dernier, nous avions donné de l’argent à 4 familles et que nous souhaitions avoir de leurs nouvelles pour nos donateurs à qui nous souhaitons rendre des comptes (nous lui montrons les noms et photos prises en décembre). Hélas Irina n’est pas la bonne interlocutrice et nous attendons de pouvoir être reçus par le Ministère des affaires étrangères pour nous aider.

 

Dimanche 8 mai 2016

Irina nous attend devant notre hôtel avec une camionnette dans laquelle nous chargeons les valises remplies d’habits, ainsi que des achats réalisés à Rostov.

Départ pour le Centre de traumatologie de Donetsk devant lequel nous sommes accueillis par le Dr. Evgueni G. et le Dr. Alexander O. que nous avions rencontré l’an passé.

 

Celui-ci a en charge l’aile de l’hôpital réservée aux enfants. Il nous explique que le centre accueille les enfants de 0 à 18 ans ayant subi toute sorte de traumatismes, que ce soit lié à la naissance, d’une maladie des os, cassures ou blessures de ceux sur lesquels on a tiré durant la guerre ou qui ont marché sur une mine.

Durant la période des combats le centre a dû accueillir beaucoup plus d’enfants dans l’urgence. Il ne restait que 3 médecins en août 2014 qui se relayaient, passant parfois des jours sans dormir ou manger. Pendant cette période un seul enfant a succombé à ses blessures. Les militaires amenaient des enfants qu’ils trouvaient blessés dans les décombres puis des volontaires partaient à la recherche de leurs familles. Actuellement il y a toujours des mines dans le Donbass et malgré l’information diffusée sur ce danger, le centre reçoit encore des enfants blessés gravement.

Nous passons devant une salle de classe qui assure les cours. Nous pouvons visiter plusieurs chambres sans déranger grand-monde car les enfants sont rentrés pour certains d’entre eux, passer les fêtes en famille.

Dans la première chambre, le médecin nous montre un enfant de Marioupol arrivé avant-hier et qui doit subir une opération. Le docteur explique qu’ils ne refusent personne, et prennent soin de tous les enfants qui viennent, y compris ceux qui sont restés sous la juridiction des autorités de Kiev. Avant les événements, la faculté de médecine de Donetsk jouissait déjà d’une grande réputation qu’elle a conservée malgré la situation de guerre.

 

Le docteur explique que le centre bénéficie de plusieurs aides, notamment de Moscou pour les médicaments et la nourriture, mais également de l’Eglise biélorusse qui vient de 2 à 3 fois par mois. Dernièrement celle-ci a donné les fonds pour mettre en place la climatisation. Des parents et proches des petits malades soignés dans l’établissement apportent également leur aide pour réparer selon leurs compétences : ainsi les toilettes bombardées en 2014 ont entièrement été refaites à neuf par des bénévoles et amis ; ils apportent aussi les affaires dont ils n’ont plus besoin chez eux. Le système D est à l’honneur et c’est la raison pour laquelle ce centre a pu continuer à exister pendant les combats.

En revanche, l’établissement est en manque constant de draps et de taies d’oreillers. En effet les appareillages métalliques fixés sur les membres des petits malades les déchirent et les usent rapidement. En moyenne, trois lavages suffisent à changer un drap neuf en bout de tissu inutilisable.

Nous quittons le centre de traumatologie pour nous rendre dans le quartier de l’association rencontrée cet hiver « Renaissance du Donbass 2015 » et présentée par Marina. Elle nous convie dans ses bureaux situés dans les sous-sols d’un immeuble. C’est là en effet qu’elle stocke différentes affaires : jouets, livres, vêtements. Nous sommes heureux de rencontrer son équipe constituée de son amie Lena et de joyeuses mamies venues spécialement de « Leningrad » pour leur amener des cadeaux.

 

 

Nous leur montrons à notre tour les valises de vêtements et les livres de coloriage que nous versons au profit de son association. Nous nous quittons un peu trop rapidement mais promettons de revenir.

Nous continuons nos visites vers un institut Dom Rebienka pour invalides et handicapés, toujours guidés par Irina. Nous sommes accueillis par Galina, qui nous explique que le centre existe depuis maintenant une quinzaine d’années. Il est constitué par une équipe de volontaires qui s’occupent aussi bien des enfants que de leurs familles. Ils dispensent des cours, font des jeux d’éveil pour augmenter les coordinations de mouvement des enfants handicapés. Le centre occupe 3 pièces du rez-de-chaussée d’un immeuble collectif. Leur activité a considérablement augmenté depuis le début de la guerre car ils accueillent depuis le début des événements des enfants qui ont développé des troubles nerveux en raison des bombardements.

 

Nous ferons l’acquisition d’une imprimante qui servira à l’impression des supports pour les cours de classe et la fabrication de jeux pour les enfants.

Nous nous rendons ensuite au centre de réhabilitation tenu par le Dr. Venceslas. Cet établissement médico-social soigne des enfants ayant des pathologies difficiles ; il y a des cas de maladies psycho-traumatiques, d’autisme ou des troubles psychomoteurs.

L’établissement est bien tenu, dans un cadre verdoyant. Nous ne voyons pas trop dans quelle mesure nous pourrions lui venir en aide car il a surtout besoin d’équipement médical hautement spécialisé qui sont hors de nos maigres moyens. Nous le lui expliquons tout en lui témoignant notre appui très symbolique et celui des donateurs d’UED. Venir le voir c’est montrer qu’il existe une amitié entre toutes les Russies et la France.

 

Nous partons ensuite voir le Centre officiel pour enfants présentant des carences immunitaires –impossible de traduire l’intitulé exact. Nous sommes accueillis par l’infirmière en chef Taïssija, au rez-de-chaussée d’un immeuble collectif. Nous pénétrons dans l’aile réservée aux enfants de familles défavorisées et qui souffrent de carence vitaminiques. Nous devons revêtir des blouses et porter des masques de protection.

Le centre s’occupe d’une soixantaine d’enfants qui restent en moyenne entre 3 et 18 mois selon la gravité de leur état. Il y a également des cas de tuberculose.

Les enfants, rassemblés dans une salle de classe, reçoivent nos petits joujoux. Quelle déception lorsque l’infirmière nous dit qu’ils n’ont pas droit à nos bonbons en raison des carences !

Nous continuons la distribution en ouvrant nos cartons : couche-culotte, petits pots, lait maternisé et jus de fruit.

 

Retour à l’hôtel où nous prenons note d’un message de la directrice du centre de réadaptation, Tatiana, pour un rendez-vous demain matin.

 

Lundi 9 mai 2016

La ville est en effervescence pour fêter joyeusement le jour de la Victoire. On voit les gens grimés, et des stands qui proposent des rubans de Saint-Georges, des drapeaux. Le cortège s’ébranle doucement sous nos fenêtres (nous étions dans les étages du Ministère de l’information). Nous ne verrons pas hélas le défilé des Immortels qui part dans l’autre sens.

 

Mardi 10 mai

En attendant le taxi qui doit nous amener sur le lieu de la conférence nous croisons V. Pitchougine, du Ministère des affaires étrangères qui  nous avait accueilli lors de la mission précédente. Celui-ci nous présente aux délégations étrangères venues assister aux cérémonies prévues demain pour la Fête nationale de la RPD. Il s’agit des représentants de la République de Lougansk, d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie qui sont les seuls Etats jusqu’à présent à reconnaitre de manière diplomatique la République de Donetsk. Justement, le nouveau ministre des affaires étrangères, Natalia Nikonorova, arrive vers nous et après les présentations d’usage, nous honore d’un rendez-vous à son bureau à 14 heures à l’issue de la conférence.

Nous nous rendons sur le lieu de la conférence, conduits par V. Pitchouguine. Arrivés sur place, nous prenons le temps de faire connaissance avec Elena et Guennady de la Faculté des sciences techniques, ainsi que des autres intervenants.

 

 

La conférence se tient sous la présidence de Denis Pouchiline, numéro deux de la république de Donetsk et de Miroslav Roudenko, député, devant un parterre de journalistes.

 

 

A la fin des interventions nous partons vers le Ministère pour le rendez-vous avec le ministre Natalia Nikonorova. Nous présentons l’association ainsi que les actions menées jusque-là. Nous évoquons aussi notre volonté d’être accrédité auprès de la commission pour ne pas vivre la mésaventure d’autres associations qui n’ont plus le droit de venir exercer de missions sur le territoire de la République de Donetsk.

L’entrevue s’achève sur des remerciements de la part du ministre qui se réjouit de nos missions et actions.

 

Mercredi 11 mai

Nous prenons le temps de réfléchir à l’affectation des 150.000 roubles que nous devons encore distribuer entre l’orphelinat de Tatiana et l’association de médecins d’Irina.

Nous nous rendons de bon matin à l’orphelinat où nous retrouvons Tatiana et son assistante. Les enfants ont fabriqué un magnifique char en carton ! Le centre recueille pour le moment 45 enfants mais qu’il faudra bientôt prévoir quelques départs prochains car des enfants atteindront bientôt leurs 18 ans et devront quitter cette institution.

 

Nous nous excusons d’avance de ne pouvoir rester plus d’une demie-heure en leur compagnie en raison du programme officiel du ministère que nous avons obligation de suivre mais nous assisterons tout de même au spectacle préparé par les enfants.

En nous amenant vers le salon de musique situé à l’étage, la directrice nous montre les nouveaux convecteurs achetés avec l’argent donné l’année précédente. Ils en ont profité également pour entreprendre quelques travaux électriques et remettre aux normes le bâtiment.

 

Avec le reste de la somme ils ont acheté des vitamines et des compléments alimentaires pour la période hivernale, des vêtements d’hiver qui sont toujours plus onéreux que ceux d’été et de la nourriture de bonne qualité pour assurer la bonne santé des enfants. Il lui reste encore un peu d’argent qui servira à rénover deux chambres (hélas nous n’avons pas eu le temps de les voir).

Nous lui renouvelons toute notre confiance et lui donnons cette fois-ci la somme de 40.000 roubles.

Les enfants nous attendent sagement. Ils nous accueillent par un retentissant «bonjour » en français. Ils entonnent joyeusement les premiers chants. Nous remarquons des nouvelles têtes et quelques jolis vêtements sur les enfants. C’est vrai que l’équipe prend soin à chaque spectacle d’accorder leurs tenues avec un pantalon ou une jupe foncé puis un haut blanc. Nous devrions penser à ramener des vêtements pour ces occasions.

 

Après les remerciements d’usage, et la promesse d’un prochain retour nous retournons vers le centre-ville, avec notre énorme char en carton.

Nous sommes attendus pour monter dans le bus qui regroupe les délégations étrangères conviées à prendre part aux festivités de la journée. On nous informe qu’une trêve a été signée pour les journées du 9 et du 11 mai mais que rien ne peut être certain (nous apprendrons par la suite que des heurts avec les milices de Kiev ont éclaté dans les villages proches de la frontière).

Quelques minutes plus tard et nous voilà sur l’estrade. Le Président de la République s’avance sur l’estrade centrale avec des membres du Gouvernement.

De notre côté nous faisons connaissance avec les délégations abkhaze et ossète. Personnalités tout à fait charmantes et sympathiques.

 

Puis le cortège se met en branle avec, comme l’année précédente, le club des motards du Don. C’est à vrai dire assez déroutant ! Puis suivent les corporations professionnelles, les édiles des différentes villes, les associations sportives… C’est toute la vie de la République qui défile devant nous et c’est un régal de voir ce peuple avancer devant son Président le sourire aux lèvres. Car le Donbass c’est aussi la volonté d’aller de l’avant et de mettre la guerre derrière eux.

 

Nous ne comptons plus les clubs sportifs, les métallurgistes, les mineurs, les danseurs, les scouts, les majorettes, les joueurs de violons… cela aura bien duré 3 heures mais c’est si bon enfant que nous ne voyons pas le temps passer. C’est un véritable plaisir d’être là et nous nous en réjouissons fortement. Pendant ce temps, à la tribune centrale, le Président reste attentif au spectacle et répond aux nombreux saluts du cortège, il est acclamé par la foule.

 

Un ténor prend place au bord de la tribune présidentielle et entonne un chant patriotique, qui sera transmis par les haut-parleurs.

A l’issue du cortège nous sommes invités à prendre place dans le bus qui nous amène à l’Opéra national pour participer à une réception où il sera possible de rencontrer le Président. Celui-ci en effet ne tarde pas à faire son entrée et après un court discours il prend le temps de venir saluer chacun des convives présents et se prête volontiers aux séances photo qui lui sont demandées.

 

 

Le groupe est ensuite invité à se rendre vers la salle de spectacle et à prendre place. Petit film de quelques minutes qui reprend les combats menés pour la libération du pays et la naissance de la RPD. Puis le Président monte sur scène et débute la série de gratifications pour services rendus à la patrie. Cela commence par les représentants politiques de l’Abkhazie, de l’Ossétie et de la République de Louhansk. Puis des civils. Nous avons la bonne surprise de reconnaître le Dr. Alexander que nous avions rencontré à deux reprises au Centre de traumatologie.

Présentation par une troupe venue d’Ossétie du Sud d’un magnifique spectacle de danses traditionnelles.

 

Nous retournons à l’hôtel épuisés mais heureux de cette journée. Nous retrouvons à la réception Irina à qui nous devions encore donner les dernières instructions quant aux dons qui restent à faire.

Nous convenons de lui laisser la somme de 50.000 roubles pour son association de médecins et 60.000 roubles qu’elle redistribuera entre le Centre de traumatologie (des draps et des oreillers), le centre pour les enfants présentant des carences immunitaires, et, s’il reste de l’argent pour des urgences qui ne manqueront pas d’arriver.

Elle nous enverra un courrier quelques semaines plus tard pour nous détailler les actions qu’elle a entreprises au nom d’Urgence Enfants du Donbass.

Finalement contactés le dernier jour par le dirigeant du magasin Auchan de Rostov, celui-ci nous informe que nous devons rédiger une requête à ses directeurs. Ce que nous faisons dès notre retour à Paris. Pas de réponse à ce jour.

Nous apprendrons à Paris que notre fidèle traductrice, et amie, Raïssa est décédée le 9 mai lors de notre séjour.

 

Fin de la troisième mission.