Mission de mai 2015

Nos premiers pas dans la République Populaire de Donetsk : 9-12 mai 2015

 

Le premier voyage s’est déroulé en mai 2015. Le passage obligé pour se rendre dans ce tout nouveau pays est la Russie, puisque ce sont les seules frontières opérationnelles, le passage par l’Ukraine étant de facto quasiment impossible, même pour une mission humanitaire.

L’inquiétude s’installe quant au déroulé de cette première mission car nous n’avons pas de contact pour nous conseiller ni de traducteur sur place pour assurer la distribution de l’aide apportée (lieux, conditions, moyens).

Nous savons que deux camions que nous avons affrétés en Russie doivent se rendre à Donetsk pendant notre séjour mais nous ne savons ni le jour ni l’heure. Le correspondant de la jeune République que nous rencontré plus tôt nous précise que les déplacements des étrangers sont réglementés et que les circulations individuelles sont interdites. Comment allons-nous faire pour visiter des écoles ou des orphelinats dans ces conditions ?

 

Dimanche 10 mai

Départ depuis Rostov vers la douane de Matveev-Kurgan. Des gens passent à pied en portant de gros sacs. Les installations et les bâtiments sont criblés d’impacts et l’on sent que la guerre et la mort sont là, tout près. C’est une ambiance de grande inquiétude. La douane est pourtant isolée en pleine campagne et loin de toute agglomération. Nous sommes priés de quitter le bus avec toutes nos affaires, et de nous réunir dans une pièce et d’aligner nos bagages en rang d’oignons, qu’un chien vient renifler. Nous nous présentons ensuite pour la fouille et devons ouvrir nos sacs et valises. Inquiétude du douanier à la vue du carton hors norme que nous transportions puis sourires et émotion à la lecture de l’affiche : il s’agissait de la banderole de l’association.

 

 

 

300 mètres plus loin, second poste tout aussi délabré et criblé de balles. Le panneau Entrée en Ukraine est recouvert d’un papier qui cache le mot Ukraine. L’ambiance est dressée : des sacs de sable empilés, des obstacles anti-char de 3 mètres de haut en tripode, la mine sévère des militaires, des murs criblés de balle.

Des officiels nous attendent. Nous embarquons dans un bus, escortés par deux voitures. Les véhicules qui nous croisent sont intimés de se ranger sur le côté, à l’arrêt.

Notre guide, envoyé par le Ministère des affaires étrangères, nous narre les différents événements de la région (mais en russe). Pas besoin de comprendre la langue pour deviner ce dont il nous parle. Le paysage nous évoque clairement des traces récentes de combats : arbres calcinés, trous d’obus, impacts de balles sur les murs. La campagne est très belle, faite de cette terre si riche le tchernoziom (terre noire et riche). Notre guide continue à nous raconter les incursions diverses des troupes ukrainiennes qu’il qualifie de terroristes. Il nous assure néanmoins que nous ne courrons aucun danger. Nous apercevons de loin la colline vers laquelle nous roulons. Ici et là des terrils, symboles de la force industrielle de la région. Le Donbass est une terre de mines de charbon. Plusieurs débris sur le bas-côté, ou trous d’obus, ce qui fait que souvent nous ne roulons pas à plus de 10km/heure : traces de chenilles sur le goudron, masque à gaz qui pend sur une branche, camps de fortune abandonnés dans les buissons proches. Sacs de sable, pneus éclatés. Les voies de chemin de fer sont encombrées d’herbes.

 

 

Nous arrivons sur le site de Saur Mogila, haut lieu commémoratif de la victoire soviétique de la seconde guerre mondiale et sur lequel se sont déroulés de durs combats au printemps et à l’été 2014 entre les forces ukrainiennes et celles du Donbass.

 

 

 

 

L’escalier qui mène vers le sommet du site est complètement détruit. D’après des photos d’avant la guerre, il y avait des statues gigantesques qui ont été détruites lors du conflit.

Des familles se promènent sur le site, et quelques militaires également. Nous assistons à une petite commémoration devant des tombes fraîchement creusées. C’est très émouvant.

 

Nous partons ensuite vers Stpanovka, petit village ayant subi de gros dégâts lors des combats de 2014. Les bombardements ukrainiens touchent en majorité les civils.

Nous reprenons la route vers Donetsk, 80km à peu près.

Arrivée en périphérie de Donetsk. Nous empruntons de larges avenues désertes, deux postes militaires qui nous laissent passer, et  quelques voitures que nous croisons. Arrivés à l’hôtel Shakhtar, dont la façade est endommagée (vitres brisées en raison des bombardements) en face du stade où le grand champion français Renaud Lavillenie a battu le record du Monde de saut à la perche en février 2014, quelques mois avant le début du conflit. L’hôtel n’est occupé que par notre groupe ainsi que par quelques militaires, l’établissement devant servir à l’époque de lieu de repos pour les troupes.

 

Nous avons rendez-vous avec nos hôtes pour nous rendre à pied au Monument aux Morts de Donetsk afin d’y déposer des fleurs. Nous traversons le boulevard toujours désert, tournons autour de l’immense stade moderne et arrivons au pied de ce monument gigantesque qui représente la victoire russe en 1945.

Lundi 11 mai

Le matin nous partons en bus assister à la parade commémorant le premier anniversaire de la naissance de la République populaire de Donetsk (RPD). Nous sommes escortés jusqu’à notre estrade, placée à côté de celle des membres du gouvernement, que nous partageons avec les autorités religieuses et autres personnalités éminentes que nous ne connaissons pas. La grande avenue est remplie de monde de part et d’autre. De l’autre côté de l’avenue, une énorme statue de Lénine, à côté d’un Mac Donald, fermé.

 

 

La foule semble tranquille mais on note parfois dans les regards que la guerre est présente, impression renforcée avec l’arrivée du Président Alexandre Zakhartchenko qui arrive en béquilles, un pied bandé, suite à un attentat commis en février dernier.

Le défilé démarre en grandes pompes avec le club des motards du Don. Deux journalistes devant un micro décrivent les groupes qui défilent, au fur et à mesure de leur passage devant l’estrade présidentielle.

Les délégations en provenance de chaque ville ou village de la République défilent, arborant fièrement leurs blasons, et saluant leur président. Suivent les corporations professionnelles, les clubs sportifs, et les associations.

 

 

Au fur et à mesure du défilé, l’atmosphère se détend : chants, danses et acclamations, envolées de ballons. Nous sommes émus d’assister à cette première manifestation populaire proclamant la fierté d’appartenir à cette jeune nation, en résistance aux forces de l’Occident.

 

A l’issue du défilé, le Président ainsi que d’autres personnalités prononcent quelques mots. Ils sont vivement applaudis par la foule assemblée sur la place faisant face à l’estrade.

A peine rentrés à l’hôtel, notre guide nous présente une traductrice en la personne de Raïssa (ancien professeur de russe à Clermont-Ferrand en 1989 !) et un chauffeur, Sacha.

Nous partons visiter la ville. Les vitrines des magasins sont en ruine. Nous arrivons devant le Musée ethnologique dont le toit et les murs sont tombés.

 

Nous passons par le quartier de Kievsky qui a été durement touché en octobre 2014. Les habitants continuent de vivre dans leurs maisons malgré les risques d’effondrement. Que faire d’autre sinon ? C’est ce que nous raconte Raïssa ; elle-même a dû rester faute de moyens de faire autrement mais déterminée à ne pas céder à l’adversité et à résister avant tout. Elle nous répète sans cesse que l’endroit où nous sommes est très dangereux. Nous nous arrêtons devant un immeuble dont le mur a été touché par un obus le 2 mai 2015 soit il y a une semaine à peine. Les habitants sont toujours présents, et nous permettent de filmer.

 

Le quartier a subi de lourds dégâts. Partout des traces de tirs d’obus ou de missiles, des fenêtres éclatées, des murs endommagés, des toitures effondrées. Nous sommes à moins de 4km de l’aéroport, et apercevons divers postes militaires chargés de contrôler les allers et venues. Notre chauffeur nous dit qu’il n’est plus possible d’aller plus loin : l’aéroport et les quartiers environnants sont sujets à des tirs quotidiens. Nous passons de fait devant une voiture qui a été mitraillée là en février. Raïssa nous relate combien l’hiver était difficile pour les habitants : des centaines de projectiles sont tombés sur la ville, prenant les habitants par surprise et parfois dans le sommeil. Notre traductrice raconte comment elle « écoutait le silence », afin de s’assurer que les tirs cessaient pour s’endormir un peu. Elle peut témoigner de tant d’histoires, de cette usine ravagée alors que les ouvriers y travaillaient encore, d’un immeuble en verre dont il ne subsiste aucune fenêtre.

 

En début d’année un abribus a été soufflé par un obus, faisant un mort : un père de famille qui se rendait à son bureau. L’été dernier il n’y avait ni gaz, ni eau ni électricité pendant 2 semaines : les gens cuisinaient sur un feu dans la rue. Les coûts de la vie ont littéralement explosé.

Nous poursuivons notre tour en voiture, passons devant un hôpital bombardé en février 2015. Puis la maison de la culture, bombardée en août ou septembre 2014, dont il ne reste que les murs. On aperçoit les ruines de ce qui fut un cinéma, et une salle de jeu. Néanmoins la ville se rebâtit doucement, bâtiment par bâtiment. En tout cas c’est le sentiment de Raïssa. Le centre-ville semble relativement épargné d’après ce que nous voyons.

Nous apprenons par notre chauffeur que les camions que nous avons affrétés arriveront finalement demain à 14h30 devant le Centre de traumatologie de Donetsk. Rendez-vous est pris avec la direction pour la remise des médicaments et matériels. Autre bonne nouvelle : le Ministère nous invite à nous rendre dans un centre de réadaptation pour enfants pour voir si nous pourrions, de quelque manière, les aider. Nous décidons d’aller dès le lendemain chercher des jouets et des habits sur la route avant d’aller au centre.

Nous assistons de ce fait à un réel changement d’attitude de la part de nos interlocuteurs qui sont passés d’une neutralité bienveillante à une cordialité plus marquée. Certainement notre démarche a été jugée sincère et c’est la raison pour laquelle ils décident de nous accorder les moyens de réaliser notre première mission dans des conditions plus sereines.

Avec notre chauffeur et Raïssa nous nous rendons dans un des rares centres commerciaux encore ouverts. Il faut préciser que depuis 2014 les enseignes internationales ont toutes baissé leurs rideaux. Au magasin de jouets nous prenons soin à ce que les jouets correspondent à l’âge des enfants et pour ce faire nous demandons à Raïssa de contacter la directrice qui nous dit que les enfants sont âgés de 4 à 18 ans et autant de filles que de garçons. Nous choisissons des jouets adaptés tout en privilégiant des jeux de sociétés collectifs (raquettes, jeux de construction, dominos) mais aussi des colifichets, des poupées, des camions et quelques habits. Il y avait de quoi contenter et faire plaisir à tous les enfants pour ce premier contact.

Total des achats : 44.000 roubles.

Nous sommes rejoints par une seconde voiture dans laquelle se trouvent des journalistes de Donetsk, un envoyé spécial de TV Libertés et un garde du corps chargé d’assurer la protection de l’équipe.

Ce centre de réadaptation se situe à une vingtaine de minutes du centre-ville, dans la banlieue de Donetsk. Dernier achat juste avant l’arrivée à l’orphelinat,  bonbons et chocolats à distribuer aux enfants et à ceux qui en ont la charge.

La directrice Tatiana nous accueille sur le perron de l’établissement et nous présente son équipe : salutations, et remerciements anticipés pour les cadeaux apportés aux enfants mais aussi pour saluer notre venue car ils ne comprennent pas l’hostilité qu’ils ressentent de la part des médias occidentaux.

Elle nous accueille dans son bureau et nous expliquons la raison de la création de l’association, de ses motivations et de son mode de fonctionnement. Nous insistons sur le fait que les Français ne les oublient pas et sont conscients de leur situation difficile. Leurs dons représentent un modeste témoignage de leur affection et de leur soutien, notamment pour ces enfants, premières victimes innocentes de ce conflit.

 

La directrice raconte les moments douloureux vécus par les enfants, dont certains crient encore la nuit quand ils entendent les bombardement. Certains d’entre eux ont perdu leur père, ou leur mère, ou les deux. Le centre a dû être abandonné cet hiver (2014-2015) en raison de l’insécurité ambiante et de la ligne de front qui se rapprochait dangereusement. A leur retour, la chaudière ne fonctionnait plus par manque d’entretien et de personnel compétent pour la faire fonctionner, ils ont de ce fait passé le reste de l’hiver sans le moindre chauffage (le coût estimatif pour le changement de la chaudière est évalué à 15.000 euros).

La directrice nous amène à la salle de musique de l’étage et nous visitons un peu l’établissement. Celui-ci est clair, propre, spacieux, agréable et bien tenu. L’équipe pédagogique est aimante et surtout motivée pour s’occuper d’enfants qui présentent autant de troubles et de symptômes traumatiques.

Notre chauffeur dépose tous les jouets et bonbons rapportés dans un coin de la pièce.

La directrice nous propose un concert préparé par les enfants tout spécialement pour nous.

Le professeur de chant s’installe au piano, les enfants pénètrent dans la pièce et en avant la musique. Nous sommes émus par ces petites voix qui entonnent des chansons patriotiques. Une petite heure plus tard, la directrice autorise les enfants à aller chercher les cadeaux et un joyeux brouhaha s’installe, entrecoupé de rires et de cris de surprise émerveillée. Nous ne pouvions que sourire lorsque, en s’asseyant, nous ne voyions plus les plus petits derrière leurs gros nounours. Nous étions tous émus et ne disions plus rien, le cœur touché par la joie que nous pouvions apercevoir dans leurs regards. L’équipe de Tatiana est venue nous remercier chaleureusement. Les enfants nous ont remerciés, en français pour certains, ou d’une simple accolade timide pour d’autres. La directrice avait les yeux humides et ne trouvait plus ses mots pour nous signifier la joie qu’elle ressentait de voir les enfants si heureux.

 

Tatiana nous annonce que les enfants devaient se préparer à aller déjeuner. Nous prenons congé avec des promesses de retour, et échangeons nos coordonnées.

Nous sortons touchés de ce premier contact, et heureux d’avoir pu donner un peu de joie à ces enfants.

Nous partons ensuite au Centre de Traumatologie.

Nous sommes accueillis sur le parvis de l’hôpital par un médecin que nous appellerons Alexandre O., ainsi que par deux équipes de journalistes puis par la directrice de l’établissement.

 

 

Interview sur le parvis de l’hôpital puis intervention du médecin qui remercie l’association pour son aide. Il raconte que l’hôpital a été durement touché durant l’état 2014 mais néanmoins continuait d’exercer ses fonctions vaille que vaille, avec le personnel qui était resté à son poste. L’établissement a été rapidement restauré grâce à l’aide du gouvernement (lors de la visite de Donetsk la veille nous avons vu un autre hôpital qui lui, n’a pas eu cette chance).

On nous annonce que les deux camions affrétés par nos soins sont enfin arrivés. Nous commençons à décharger les véhicules. La directrice nous remercie encore une fois pour tout l’aide que les Français apportent, et combien cela fait chaud au cœur de sentir qu’ils ne sont pas abandonnés. Cela leur donne du courage pour pouvoir continuer leur mission envers les malades et les blessés.

 

Au retour à l’hôtel nous demandons à Raïssa  ses coordonnées afin de pouvoir la recontacter, lors d’une prochaine visite. Son aide nous a été très précieuse autant par sa gentillesse que son efficacité.

Nous nous rendons au restaurant où nous attendent les autres délégations étrangères avec lesquelles nous ferons route commune vers la douane. En montant les marches, nous entendons clairement des déflagrations au loin. Nous repensions à ce pauvre homme qui s’est rendu un matin à son travail et qui est mort en attendant son bus tranquillement.

Après un bref déjeuner nous remontons dans le bus et reprenons la route vers le poste frontière. Le bus, contrairement à l’aller, prend des petites routes traversant des villages. Nous passons par des chicanes, tenues par des militaires. Soudain, le bus fait demi-tour et rebrousse chemin. Nous entendons des détonations d’armes automatiques au loin.

Fin de la première mission.